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SECTEUR COURANT DU MANUEL > TEDI - Transformations des États démocratiques industrialisés > Jérôme VALLUY    

Introduction - Sous-section - Usages et compétences

I. À éditorialiser
C. À retravailler


Dans ce vaste domaine de la culture, de la création dans les arts et les lettres, de la recherche scientifique et de l’enseignement, le développement des nouvelles éditorialisations numériques, notamment des ouvrages dynamiques, accélère le déclin voire la relégation des publications sur papier dans une société numérique actuellement (et peut-être provisoirement) marquée par un vis-à-vis entre, d’un côté, un océan d’autoéditorialisations numériques en libre accès (ex. : blogosphère, réseaux sociaux, sites web indépendants...) et, de l’autre côté, des concentrations oligopolistiques ou monopolistiques de rééditorialisations numériques marchandes ou étatiques (ex. : plateformes commerciales de rééditorialisation comme Reuters, Elsevier, Kluwer, Cairn... ; plateformes étatiques de rééditorialisation comme Érudit, Persée, OpenEdition, Hal...). Le citoyen, lecteur sur Internet, dispose-t-il dans ce vis-à-vis de la liberté de penser qui nécessite d’identifier les connaissances pertinentes pour cela ? L’océan d’autoéditorialisations numériques en libre accès semble donner une impression de liberté. Mais l’accès ouvert aux publications et les libertés intellectuelles vont-ils automatiquement de pair ? Les nombreuses expériences historiques de régimes autoritaires d’accès ouvert aux publications de la propagande, qu’elle qu’ait été leurs orientations normatives (monarchiste, théologique, fasciste, socialiste, nationaliste, ploutocratique, technocratique...), démontrent le contraire. L’apparition d’Internet réactualise la question et, peut-être, la complexifie : chacun se trouvant confronté quotidiennement à un océan d’écritures numériques alimenté par des flots d’expressions autoéditées, individuelles ou collectives, cet océan de moins en moins maîtrisable par explorations individuelles ou réflexions collectives favorise-t-il la liberté de pensée et d’expression que la philosophie des Lumières et les démocraties libérales naissantes avaient placé au cœur de leur projet de société ?

Le domaine de la recherche et de l’éducation, qui était étroitement associé à la réalisation de ce projet humaniste et libéral de société, semble particulièrement approprié pour aborder la question à l’ère numérique. D’un côté l’océan des autoéditions numériques en accès ouvert relativise voire noie l’audience des publications scientifiques et la force de la parole pédagogique dans les croyances très contemporaines en une facilité technologique d’accès à toutes les connaissances ; de l’autre côté, des monopoles et oligopoles éditoriaux, marchands ou étatiques, émergent en concentrant les pouvoirs de sélection et de diffusion des savoirs, tout en subordonnant l’exercice de ces pouvoirs à des finalités commerciales ou politiques. Les auteurs, chercheurs, pédagogues ou créateurs, conservent-il leur liberté d’expression face à une alternative réduite entre noyade numérique et captation monopolistique des publications ? Le vis-à-vis entre une masse d’expressions individuelles et la concentration d’expressions dominantes n’est pas nouveau historiquement mais se renouvelle aujourd’hui avec l’une des contreparties de l’apparition d’Internet : le déclin de l’édition sur papier et, avec lui, la disparition du très grand nombre de petites maisons d’édition, indépendantes, construites chacune sur un projet tant intellectuel que commercial ou militant. Or ce marché éditorial a permis, depuis plus d’un siècle, d’assurer un relatif pluralisme intellectuel : la multiplication des petites maisons d’édition offrant des débouchés à des pensées diverses, même minoritaires, émergentes, décalées, novatrices, essentielles aux progrès de la recherche... et à la liberté d’accès des lecteurs à toutes les connaissances et pensées disponibles. Comment, à l’ère du numérique, retrouver ce pluralisme intellectuel, typiquement libéral, lié à un certain état d’un marché éditorial en voie d’extinction, laissant resurgir le vis-à-vis entre océan des expressions directes et Léviathan des hégémonies intellectuelles, marchandes ou étatiques ?

Jérôme VALLUY‚ « Introduction - Sous-section - Usages et compétences  »‚ in Transformations des États démocratiques industrialisés - TEDI  - Version au 8 novembre 2022‚  identifiant de la publication au format Web : 8