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Situation dans le plan

  1. Partie - Introduction - Éditorialisation scientifique et didactique
    1. Chapitre - Humanités numériques plurielles
      1. Section - Définition(s) francophones des humanités numériques
      2. Section - Communication savante en humanités numériques
        1. Sous section - Etudiants, professeurs, chercheurs et leur communications numériques.
        2. Sous-section - Temps court et temps long de la communication savante
        3. Sous-section - Libre accès aux savoirs et accès ouvert aux publications
        4. Sous-section - Entre Etat et marché : l’indépendance de la recherche et de la communication savante en SHS.
      3. Section - Recherche technologique en éditorialisation numérique
    2. Chapitre - Vers une sociologie historique de la configuration numérique ?
  2. Partie - Fondements des États démocratiques
  3. Partie - Expansion des objectifs et moyens de l’État
  4. Partie - Sectorisation du gouvernement politique
  5. Partie - Formalisation juridique et négociations
  6. Partie - Gouvernement technologique et partenariats
  7. Partie - Stratification des niveaux territoriaux
  8. Partie - Connaître la configuration numérique ?
  9. Annexes

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SECTEUR COURANT DU MANUEL > TEDI - Transformations des États démocratiques industrialisés > Jérôme VALLUY    

  • Partie - Introduction - Éditorialisation scientifique et didactique
  • Chapitre - Humanités numériques plurielles
  • Section - Communication savante en humanités numériques
  • Sous-section - Libre accès aux savoirs et accès ouvert aux publications

    L’étude sociologique des débats médiatiques et de l’action publique, en France entre 2013 et 2017, sur l’accès ouvert aux publications scientifiques et didactiques de sciences humaines et sociales issues du système universitaire, sous l’angle de la préservation du pluralisme, permet de souligner l’intérêt de distinguer conceptuellement « libre accès » aux savoirs et « accès ouvert » aux publications. Dans la configuration étudiée, l’action publique, gouvernementale et militante, en faveur de l’accès ouvert s’oriente vers des finalités de centralisation et de contrôles qui l’éloignent progressivement de l’idéal philosophique du libre accès aux savoirs. Ce phénomène donne l’opportunité de repenser à nouveaux frais le sens du mot « libre », dans « libre accès » aux savoirs, en cherchant à mieux identifier les libertés - celles indissociablement liées des auteurs et lecteurs - nécessaires à la recherche et àl’enseignement en SHS. Dans le cas français, aujourd’hui, l’accès ouvert aux publications de SHS est une condition qui est certes nécessaire mais qui n’est cependant pas suffisante pour favoriser le libre accès aux savoirs. L’accès ouvert permet d’échapper aux phénomènes de privatisation des résultats de la recherche financés sur fonds publics mais, conçu dans une perspective de monopole centralisé ou d’emprises technocratiques d’évaluation, il place les auteurs sous contrôles politiques, avec le risque d’une réduction de pluralisme intellectuel au détriment des lecteurs, notamment étudiants et citoyens. Pour conserver ce pluralisme, doivent s’affirmer six libertés intellectuelles fondamentales au moins (thématique, paradigmatique, évaluative, linguistique, technologique, financière) des auteurs & lecteurs. Elles conditionnent le libre accès de tous à la diversité des savoirs.

    PLAN DE SOUS-SECTION :

    Introduction
    1. Les enseignants-chercheurs face au marché éditorial
    1.1 Le transfert de propriété en question
    1.2 Un régime juridique réadapté
    2 - De l’accès ouvert (2013/2017) aux obligations de dépôt
    2.1 Une controverse spécifique aux SHS
    2.2 Inclination managériale à la contrainte
    3 - Accès ouvert « à la française » : risques technocratiques
    3.1 Centralisation et évaluation bibliométrique
    3.2 La dérive du mouvement « militant »
    4 - Dans « libre accès aux savoirs », que signifie « libre » ?
    4.1 Libertés et censures dans la recherche en SHS
    4.2 Six libertés fondamentales pour les SHS
    Conclusion

Segment - Dans « libre accès aux savoirs », que signifie « libre » ?

Sous quelles conditions un « accès ouvert » aux publications peut-il favoriser le « libre accès » aux savoirs ? (suite)



SOMMAIRE

Le mot « libre » dans l’expression « libre accès aux savoirs » (ou, au pluriel, dans celle de « ressources éducatives libres » 1) est peu interrogé et débattu quant à ses significations actuelles et ses conditions de possibilité. Tentons, au moins, d’esquisser quelques pistes de recherche et débat :

Libertés et censures dans la recherche en SHS

Dans l’expression « libre accès aux savoir », le mot libre connaît des acceptations diverses que nous n’examinerons pas toutes dans le présent article :

1) Le mot libre est souvent réduit à ce qui est gratuit pour l’utilisateur final, ce qui amène à s’interroger sur les modèles économiques de financement des processus de recherche et de publication : de multiples acteurs sociaux interviennent dans ce financement (auteurs, lecteurs, entreprises, mécènes, Etats, églises, partis, associations…) faisant varier les situations de liberté des auteurs et lecteurs.

2) Le mot libre évoque parfois des formes d’autodidaxie qui renvoient à des enjeux sociaux connexes, d’équipements et de connexions, de situations familiales et sociales des apprenants, de conditions matérielles et sociales de concentration des apprenants, d’émulation collective dans l’effort d’apprentissage, de relations entre communication à distance et en présence…

3) Le mot libre peut désigner les libertés liées des auteurs et lecteurs, d’expression et de pensée, dans l’espace public avec notamment, s’agissant des publications universitaires, l’enjeu central dans une Europe marquée par les expériences autoritaires, des libertés académiques qui conditionnent un pluralisme intellectuel propice aux cultures démocratiques ;

4) le mot libre peut renvoyer au libre choix des lecteurs confrontés à un océan bibliographique en accès ouvert tant sur le web que sur des bases de données aux volumes impressionnants qui saturent de réponses toute requête sur mot-clef ; l’accessibilité aux savoirs dans ces bases, par choix raisonnés de priorités de lecture, parait déjà improbable en l’absence de guidages encyclopédiques, anthologiques, didactiques…

5) le mot libre renvoie à d’autres aspects de la liberté dans l’usage des ressources numériques, notamment ceux de vie privée et protection des données personnelles, des étudiant-e-s ou d’autres utilisateurs, alors que toute centralisation excessive de données, associée à des comptes utilisateurs ou à des adresses IP, favorisent les profilages individuels pour marketing commerciaux, recrutements de salariés et surveillances politico-policières.

Si l’on se concentre ici, sur le seul enjeu des libertés intellectuelles d’auteurs et lecteurs (le n°3), une dimension paraît essentielle  : il n’y a pas de « libre accès » aux savoirs… quand ces savoirs n’existent pas. Tout dispositif ou processus d’éviction et de censure permettant de faire disparaître certains savoirs contredit l’idée même de libre accès aux savoirs, quelle que soit l’abondance par ailleurs des publications en accès ouvert. Pour penser le libre accès aux savoirs, il faut donc (re)penser à la liberté de production des savoirs, donc à la liberté de pensée et d’expression, dans la recherche en SHS à l’ère des publications en accès ouvert. A cet égard, la centralisation éditoriale sur un système étatique unique comme le système HAL facilite considérablement les possibilités d’éviction et de censure : jouer sur les « critères » d’acceptation des productions, supprimer des « mots clefs » ou même effacer des « corpus » devient facile, à la portée d’une décision politique gouvernementale imprévisible pour le futur… et la « modération », toujours susceptible de devenir une censure, même par des chercheurs, ne peut que se renforcer dans un système centralisé.

La censure politique des recherches en SHS est-elle un fantasme (libéral) ou est-elle possible, aujourd’hui, en France ? De toute évidence la réponse est positive, notamment par la voie des systèmes de financements, si l’on en juge par les déclarations récentes de la présidente de la région d’Ile-de-France annonçant son refus de financer les études sur le genre, les inégalités et les discriminations 2… ou encore par décision politico-administrative, comme celle de la direction de Science Po Paris d’interdire la conférence d’un chercheur sur la Russie de Poutine et ses relations avec les activités terroristes par crainte de retombées négatives pour l’établissement dans ses relations universitaires avec ce pays 3. Ces deux exemples suffisent aussi à rappeler que les intérêts des auteurs et des lecteurs sont étroitement liés : faute de financements ou d’autorisations les auteurs ne peuvent plus produire et diffuser de connaissances… donc les lecteurs ne peuvent pas en bénéficier, ni s’appuyer dessus pour leurs réflexions personnelles et leurs expressions publiques. Sans libertés intellectuelles, pas de libre accès aux savoirs en SHS.

Les établissements universitaire concernés prendront-ils les risques, en terme d’image publique et d’accès aux financements, de publier des études politiquement gênantes sur leurs « archives institutionnelles » ? Comment les critères d’acceptation des articles sur ces dépôts évolueront-t-ils à cet égard si la situation politique se détériore dans les prochaines années dans un contexte de « démocratie à l’épreuve de l’autoritarisme » 4 ?

Six libertés fondamentales pour les SHS

Les débats sur le libre accès aux savoirs et l’accès ouvert aux publications scientifiques ont ainsi pour effet de rouvrir les réflexions sur le premier terme  : le mot « libre ». Que signifie-t-il en ce qui concerne l’intérêt conjoint des auteurs & lecteurs de SHS ? De quelles libertés ont-ils besoin pour faire leur travail correctement, en écriture ou lecture ? Quelles libertés d’auteurs bénéficient aux lecteurs ?

En prolongeant l’analyse précitée de Joachim Schöpfel, on peut distinguer six libertés intellectuelles, au moins, fondamentales pour les auteurs & lecteurs :

1) Liberté paradigmatique  : c’est la plus spécifique aux SHS et celle par laquelle celles-ci se distinguent le plus des STM où il n’y a pas d’équivalent aux divergences axiologiques & scientifiques comme celles observables, par exemple, en sciences économiques entre « néolibéraux », « keynésiens », « marxistes ». Quantitativement et politiquement dominants (Chartron 2014) mais peu formés en SHS, les chercheurs en STM en ont tendanciellement peu conscience malgré deux siècles de travaux philosophiques et épistémologiques sur la différenciation des deux domaines quant au rapport aux valeurs. On retrouve pourtant ces divergences axiologiques & scientifiques des paradigmes dans toutes les disciplines de SHS selon des configurations variables de l’une à l’autre.

2) Liberté thématique (ou liberté d’agenda), c’est celle qui concerne la définition des priorités de sujets à traiter en recherche en SHS (cette liberté là, importe également en STM). En SHS cette liberté peut dépendre de la précédente (chaque paradigme à ses priorités spécifiques) mais la relation n’est pas systématique : les deux exemples de censure précédemment évoqués ne proviennent pas de paradigmes scientifiques mais d’intérêts politiques et économiques ; et, dans chaque paradigme, la définition des priorités de sujets reste très largement ouverte.

3) Liberté évaluative  : elle concerne les délicats processus d’appréciation de la qualité des recherches en SHS, appréciation qui dépend souvent des préférences de relecteurs selon leurs paradigmes et agendas de prédilection, mais aussi de leur compétence spécialisée dans le domaine de recherche et du temps consacré à la relecture attentive des contenus. Si l’on en juge par la divergence précédemment évoquées entre SHS et STM sur ce point (ci-dessus : § 3.1), le problème n’est pas identique dans les deux domaines.

4) Liberté linguistique  : la liberté d’expression dans une langue bien maîtrisée, souvent maternelle, est beaucoup plus importante dans les SHS que dans les STM. La qualité linguistique d’expression, le sens de la précision des mots, notamment des concepts, les nuances dans l’expression participent de la qualité scientifique dans ce domaine. De cette liberté dépend aussi les possibilités de diffusion de connaissances en SHS notamment auprès d’étudiant-e-s massivement dépendants de leur langue maternelle (Wright 2005).

5) Liberté technologique  : la liberté de choix de formats, des supports et serveurs est essentielle : les géographes n’ont pas les mêmes besoins technologiques que les spécialistes d’arts plastiques ou que les juristes ou les littéraires. Les besoins technologiques ne sont pas identiques selon les types de publications : livres, articles, communication, documents intermédiaires… variant encore avec l’enrichissement éditorial numérique (Calafat et Monnet 2015). Toute technologie unique d’éditorialisation lamine les disparités disciplinaires et typologiques des publications.

6) Liberté financière  : cette liberté détermine souvent toutes les autres, mais moins fortement si les chercheurs conservent une relative indépendance salariale vis-à-vis des stratégies politiques et commerciales de leur employeur, l’Etat notamment et, par délégation de pouvoirs, les dirigeants d’établissements. La précarisation des emplois affaiblit la défense de cette liberté en ayant pour effet de renforcer les autorités hiérarchiques ; les systèmes de financement « sur projet » également, au profit d’agendas de travail imposés aux chercheurs.

Conclusion

Le libre accès aux savoirs est une valeur philosophique et politique voir un idéal. L’accès ouvert aux publications, comme on l’a vu dans le cas des publications de SHS issues du système universitaire français actuel, est un processus d’action publique. Entre les deux il peut y avoir convergence ou divergence voire retournement paradoxal tant l’écart peut être grand entre les motifs publiquement affichés par des acteurs sociaux et les déterminations intéressées de leurs actions concrètes ; tant peuvent être grandes aussi les distorsions entre les objectifs annoncés de politiques publiques et les processus de mise en œuvre administrative qui, toujours, traduisent, déclinent, réadaptent voire reformulent les projets politiques initiaux.

Dans le cas français, aujourd’hui, l’accès ouvert aux publications de SHS est une condition qui est certes nécessaire mais qui n’est cependant pas suffisante pour favoriser le libre accès aux savoirs. L’accès ouvert permet d’échapper aux phénomènes de privatisation des résultats de la recherche financés sur fonds publics mais, conçu dans une perspective de monopole centralisé ou d’emprises technocratiques d’évaluation, il place les auteurs sous contrôles politiques, avec le risque d’une réduction de pluralisme intellectuel au détriment des lecteurs, notamment étudiants et citoyens. Pour conserver ce pluralisme, doivent s’affirmer six libertés intellectuelles fondamentales au moins (thématique, paradigmatique, évaluative, linguistique, technologique, financière) des auteurs & lecteurs. Elles conditionnent le libre accès de tous à la diversité des savoirs.

Au-delà de ce qui a pu être analysé dans le cadre de cette article restreint, d’autres perspectives de recherches s’ouvrent en rapport avec la même problématique : 1) ce pluralisme, intellectuel et éditorial, ainsi que les facilités technologiques d’éditorialisation, accentuent la prolifération bibliographique qui constitue alors un nouvel obstacle, notamment pour les lecteurs non spécialisés (étudiants ou autres), dans le libre accès aux savoirs. Face aux risques de noyades des lecteurs dans l’océan numérique, encyclopédies et anthologies numériques fiables apparaissent de plus en plus indispensables comme formes de guidage spécialisé des lecteurs. 2) Mais pour réunir de telle conditions de libre accès aux savoirs, la production intellectuelle, à équidistance du marché et de l’Etat, fondée sur la préservation des six libertés fondamentales et assurant le guidage encyclopédique et anthologique des lecteurs, nécessite des reconfigurations de l’activité éditoriale tant en ce qui concerne ses formes organisationnelles que ses agendas de sujets. Des expériences et initiatives émergentes attestent déjà que d’autres voies sont possible, entre marché et Etat, pour concilier progrès technologique, libertés intellectuelles et qualité scientifique. Il reste à les étudier…

Jérôme VALLUY‚ « Segment - Dans « libre accès aux savoirs », que signifie « libre » ?  »‚ in Transformations des États démocratiques industrialisés - TEDI  - Version au 22 septembre 2019‚  identifiant de la publication au format Web : 432