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SECTEUR COURANT DU MANUEL > TEDI - Transformations des États démocratiques industrialisés > Jérôme VALLUY    

Segment - Définition(s) francophones des humanités numériques

I. À éditorialiser
A. En cours de rédaction


SOMMAIRE

Notre problématique de départ correspond à celle de la plupart des chercheurs travaillant sur ce domaine aujourd’hui (2016) ; elle peut s’énoncer par une question très simple exprimant le degré d’incertitude collective à cet égard : Que sont les humanités numériques ?, et, pour préciser cette problématique, comme questions connexes : "Peut-on repérer une ou des définitions tendancielles de cette expression ?" et "Quelles sont les composantes du domaine évoqué par cette ou ces définition(s) ?". J’ai cherché des réponses dans les articles scientifiques spécialisés sur le domaine et plus spécifique sur cette question. Une recherche bibliographique systématique, réalisée durant l’été 2015 puis actualisée ultérieurement, permet d’apporter des éléments de réponse... en provenance de celles et ceux, parmi les auteurs, qui acceptent d’utiliser et de commenter ce label naissant. Mais elle montre surtout que beaucoup de chercheurs travaillent sur ce domaine, tel que définit par les précédents, sans utiliser le label lui-même. Le label des "humanités numériques" apparaît déjà comme un objet de dissensus au sein de la communauté scientifique la plus concernée entre celles et ceux qui l’utilisent et les autres qui ne l’utilisent pas mais font des recherches sur le domaine.

1- Humanités numériques francophones : spécificités thématiques et linguistiques

Par requêtes systématiques dans les principales bases de données francophones du domaine des humanités au sens large des arts, lettres et sciences humaines (OpenEdition, Cairn, Persee, Erudit, Google-scholar, HAL, etc) sur les index « humanités numériques » ou « humanités digitales » (ou l’inverse, ou en anglais) ou "humanisme numérique" ou « humanités » plus des spécifications (contrôlées dans les textes), nous avons sélectionné un millier d’articles susceptibles de concerner de près ou de loin le domaine d’étude. Je l’ai pré-traité par "lecture rapide" des articles (résumé, table des matières, introduction, conclusion, sondages dans le texte... à raison d’environ dix minutes par articles) pour opérer un premier classement en "corpus" distincts selon leurs proximités à la question centrale et les segments thématiques auxquels ils pouvaient se rattacher. Il en résulte une sélection entre trois cercles concentriques, avec dans le plus central, 58 articles très spécifiés sur la question de la définition des humanités numériques, un second cercle plus large de 56 articles moins focalisés sur cette question mais susceptible d’y apporter des éléments intéressants de réponses et un second cercle beaucoup plus large de 922 articles répartis en segments thématiques qui ne traitent pas spécifiquement de la question mais se rapportent au domaine d’étude correspondant aux définitions naissantes des humanités numériques. Le corpus bibliographique en cours de constitution est présenté publiquement et fait l’objet de diffusions permettant de le compléter : http://www.costech.utc.fr/spip.php?article81

Présentation de la démarche de recherche bibliographique systématique réalisé durant l’été 2015, et actualisée ultérieurement sur certains segments, autour de la question : "Que sont les humanités numériques ?" - Corpus intégral en ligne : http://www.hnp.terra-hn-editions.org/TEDI/article423.html

Étude bibliographique sur les humanités numériques francophones (J.Valluy, 2015)

Étude bibliographique (inachevée / en cours) sur les "humanités numériques" (ou "humanités digitales" ou, "sciences humaines numériques" selon la proposition du GTD/OQLF) dans le cadre de recherches en cours (Journée d’étude du 8 juin 2015 et projet HumaNum/EdiNum (juin/dec.2015) sur les multiples dimensions de ce domaine émergent avec comme question centrale "Que sont les humanités numériques ?" (=. non pas ce qu’elles doivent être mais ce qu’elles sont pour celles et ceux qui utilisent la notion dans leurs textes) et comme questions connexes : "Peut-on repérer une ou des définitions tendancielles de cette expression ?" et "Quelles sont les composantes du domaine évoqué par cette ou ces définition(s) ?". ● Première étape de recherche : étude de la bibliographie francophone, avec l’hypothèse de spécificités intellectuelles, dans la construction sociale de cette définition (ou de ces définitions) dans ce périmètre linguistique, liées à l’émergence institutionnelle des humanités numériques en France et dans les institutions transnationales dépendant des financements alloués par le gouvernement français. ● Critères de sélection : textes de recherche approfondie, en excluant les textes non centrés sur le domaine ou trop à la marge et les textes courts assimilables à des billets d’humeur ou simples tribunes d’opinion ou comptes-rendus ou interview... et en déplaçant autant que possible les références pouvant être plus précisément classées dans les autres catégories bibliographiques connexes et ci-jointes notamment sur "universités", disciplines, "éditorialisation", "ouvrages dynamiques", "wikipedia", "auctorialité", "recommandations", "technologies" "métiers", "usages". Un corpus plus large sur les humanités numériques francophones est donc à reconstituer en incluant les références inscrites dans ces catégories connexes. ●Recherches des url d’accès aux textes : préférence pour les url d’accès direct au texte intégral en libre accès et, à défaut, pour les url d’accès via abonnements aux plateformes de rééditorialisation numérique et, par défaut, pour les url de présentation de texte (livre, article...) sur le site du premier éditeur. ● Une seconde étude est en cours sur corpus équivalents en langue anglaise pour comparaisons ultérieures ; amorcée sur WP.● Toute suggestion de complément bibliographique ou thématique sera la bienvenue : merci de l’adresser à jerome.valluy@utc.fr. Nota bene : cette rubrique sera souvent modifiée et actualisée au rythme des avancées de la recherche en cours ; pour s’abonner au flux rss :

J.Valluy, 9 sept. 2015.

C01 - Corpus de textes en français dont le titre comporte « humanités numériques » ou « humanités digitales » (ou l’inverse, ou en anglais) ou "humanisme numérique" ou « humanités » + une spécification (contrôlée dans le texte) référée au numérique : 58 références (15 en 2015/août, 19 en 2014, 7 en 2013, 11 en 2012, 2 en 2011, 1 en 2010, 1 en 2009, 1 en 2008,1 en 2007)

C02 - Corpus d’autres textes en français directement relatifs au sujet comportant généralement « humanités numériques » ou « humanités digitales » (ou l’inverse, ou en anglais) dans le résumé et/ou dans le texte (corpus à segmenter ultérieurement) : 56 références

C03 - Corpus de textes connexes au thème des humanités numériques par extensions thématiques présentes dans les textes du corpus C1 et dans les textes du corpus C2 les plus centrés sur le sujet : 922 références

Une lecture rapide de ce corpus durant le deuxième semestre 2015, montre qu’une myriade de contenus disciplinaires, théoriques, méthodologiques très divers prolifèrent dans les débats scientifiques avec souvent de fortes divergences de sens. En première approximation, les humanités numériques apparaissent comme une catégorie de communication savante mais aussi, de façon imbriquée, de communication gouvernementale. Le label « humanités numériques » semble avoir d’autant plus de succès tant dans les institutions politiques et administratives que dans les débats scientifiques que son contenu est imprécis.

La recherche réalisée par Eglantine Schmitt porte sur les centres d’intérêts des recherches indexées aux humanités numériques, leurs sujets de prédilection, les domaines socio-professionnels auxquelles elles se rapportent, les technologies numériques qu’elles étudient prioritairement 1. Cette recherche présente un double intérêt : elle fait apparaître, par comparaison entre deux bases de données (HAL pour le champ linguistique francophone et SCOPUS pour le champ linguistique anglophone), une nette différenciation de ces centres d’intérêt d’un champ linguistique à l’autre ; elle apporte aussi une contribution à la question des contenus caractéristiques des humanités numériques, au moins dans une certaine mesure. La méthode correspond assez bien aussi aux "humanités numériques", au sens restreint de la première définition valorisant l’utilisation d’outils numériques dans la recherche en sciences humaines : ici, la détection automatique de thématiques sollicite l’API de l’entreprise Proxem, éditrice de logiciels d’analyse sémantique, selon une méthode déjà présentée par François-Régis Chaumartin 2. La simplification du graphe de co-occurences des thématiques ainsi détectées est réalisée par l’algorithme "Apriori" conçu en 1994 par deux informaticiens d’IBM 3. Cette recherche apporte des indices précieux, mais ne fournit pas de preuves définitives pour deux raisons : 1) les bases de données utilisées sont elles-mêmes affectées de biais de composition quant à leur représentativité de l’ensemble du champ linguistique et scientifique concerné (la base HAL, notamment, est peu alimentée par les chercheurs en humanités qui semblent s’en méfier et se trouve alimentée par certains segments disciplinaires, notamment sciences informatiques et sciences de l’information, plus que par d’autres) ; 2) l’algorithme "Apriori" procède à des associations et corrélations complexes difficilement maîtrisables par les chercheurs, comme moi, incapables d’entrer, de lire et de comprendre les choix intellectuels qui président aux opérations de l’algorithme... et la sociologie des usages de la statistique, notamment les travaux d’Alain Desrosières, ne laissent guère espérer de "preuve" ou d’"objectivité" indiscutable par les statistiques. Malgré ces réserves méthodologiques, cette recherche apportent des indices qui esquissent une deuxième approximation quant à la définition des humanités numériques : elles apparaissent définies de façon spécifique dans le périmètre linguistique francophone, portées notamment par des acteurs institutionnels du secteur professionnel des bibliothèques, des archives, de la documentation, de l’information scientifique et technique, ce qui corrobore d’autres observations, sociologiques de la configuration des acteurs moteurs dans l’émergence récente de label.

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Figure 1. Réseau simplifié des thématiques des digital humanities anglophones (E.Schmitt, 2015)
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Figure 2. Réseau simplifié des thématiques des digital humanities francophones (E.Schmitt, 2015)

Présentation de la méthodologie utilisée par Églantine Schmitt pour produire les deux images de représentation visuelle des réseaux de thématiques interdépendantes caractéristiques des humanités numériques francophones et des humanités numériques anglophones/

La structuration disciplinaire et thématique des humanités numériques (E. Schmitt, 2015)

La démarche générale est une analyse comparée qui étudie comment s’articulent les différentes thématiques traitées par les humanités numériques en langue anglaise et en langue française. La méthode adoptée se déroule en quatre étapes :
– l’acquisition de jeux de résumés d’articles scientifiques sur Scopus pour les travaux anglophones et HAL pour leur pendant francophone ;
– la détection des thématiques mentionnées dans ces résumés à travers un service de traitement automatique du langage ;
– la hiérarchisation de ces thématiques à travers des techniques de fouille de données et d’analyse de graphe ;
– la visualisation et l’interprétation des résultats.

Les données utilisées, des résumés d’articles scientifiques, ont donc été téléchargées à partir des termes de recherche « digital humanities » sur le service de recherche de Scopus pour les publications en anglais et « digital humanities » ainsi que « humanités numériques » sur HAL pour le français. Respectivement 610 et 292 articles ont ainsi été identifiés, dont 527 et 154 proposaient un résumé après dédoublonnage. Le déséquilibre de taille entre ces deux jeux de données sera compensé plus bas.

Chacun de ces jeux a été ensuite passé dans un service de détection de la thématique (topic modeling). En l’occurrence, il s’agissait du service proposé par la société Proxem sous la forme d’une API 4 (interface de programmation) et fondé sur les travaux de François-Régis Chaumartin (2013). Le service détecte la langue de chaque document envoyé et renvoie jusqu’à 50 thématiques sous la forme de catégories Wikipédia. Dans le cadre du travail présenté ici, 10 thématiques ont été demandées pour chaque résumé ; lorsque le score de pertinence de la thématique était en-dessous d’un certain seuil fixé par le service, moins de dix thématiques étaient transmises.

Une première tentative a ensuite consisté à calculer et visualiser les cooccurrences de ces thématiques. Le résultat obtenu était très dense et ne permettait pas d’interprétation. Afin de simplifier le réseau des thématiques, un algorithme de règles d’association (Agrawal et Srikant 1994) a été mobilisé. L’algorithme Apriori est l’un des dix algorithmes les plus populaires en fouille de données (Wu et al. 2008). Originellement pensé pour étudier les associations fréquentes entre produits pour un supermarché, il permet de faire ressortir des cooccurrences significatives au sein d’un ensemble d’items.

Les thématiques détectées ont été considérées comme des items. L’implémentation dans le langage de programmation R (package « arules » par Hahsler et al. 2015) présente deux paramètres : la confiance (« confidence »), qui correspond à la fréquence de chaque item pris individuellement, et le « lift » qui correspond à fréquence de chaque association. La confiance a été fixée à 0.3 pour les deux jeux de données, le lift à 0.01 pour le corpus anglais et 0.02 pour le corpus français : en étant moins sélectif sur ce dernier, on pouvait ainsi compenser l’écart de volume entre les deux jeux de données. Des expérimentations antérieures ont montré que le seuil de confiance avait peu d’influence sur le résultat final, d’où le choix d’un seuil assez bas. En effet, les associations calculées sont généralement des recombinaisons des thématiques les plus significatives ; il permet néanmoins d’obtenir un plus grand nombre de règles, ce qui rend le graphe final plus riche.

Enfin, les règles ainsi générées, qui peuvent associer deux items ou plus, ont été simplifiées en calculant les cooccurrences des items paire par paire. De cette transformation résulte une perte d’information mais il devient possible de générer un réseau où les nœuds sont des thématiques et les liens des associations. Ces paires sont servi de base à la génération de deux graphes non dirigés visualisés dans le logiciel Gephi (Jacomy et al. 2012) avec l’algorithme Force Atlas 2 et en ajustant la taille des nœuds en fonction du degré. Les regroupements de thématiques, matérialisés par des couleurs, sont calculés avec l’implémentation dans Gephi de la méthode de Louvain (Blondel et at. 2008), un algorithme pour détecter des communautés dans des réseaux d’individus.

A plusieurs reprises, des techniques ont donc été empruntées à d’autres domaines de connaissances : les thématiques sont tantôt modélisées comme des items dans une liste d’achats, tantôt comme des individus dans un réseau où l’on recherche des communautés. Ces emprunts tiennent à une conviction selon laquelle les techniques créées par des mathématiciens ou des informaticiens ne sont pas spécifiques à un domaine. On ne peut pas forcément en dire autant des procédés qui apparaissent au sein d’une discipline, et sont donc conçus pour résoudre un problème très spécifique, dont on trouve plus difficilement des équivalents ailleurs. Néanmoins, cette affirmation est loin d’être systématique : l’algorithme de Metropolis (1953) par exemple, conçu pour le cas spécifique de la distribution de Boltzmann en physique statistique, a été généralisé 20 ans plus tard (Hasting 1970) et sert aujourd’hui non seulement de technique de simulation, pour un usage plutôt scientifique donc, mais aussi comme procédé de génération d’un échantillon suivant une distribution statistique spécifique, ce qui a une utilité beaucoup plus large en informatique universitaire et industrielle. Ces circulations méthodologiques ne sont pas problématiques dans la mesure où la technique est vidée du sens spécifique qui est conféré à ses éléments, puis retrouve du sens lorsqu’elle est réimportée et réinterprétée par une discipline ou un usage spécifique.

Dans les faits, les techniques circulent couramment entre disciplines, moins entre le monde universitaire et l’industrie. Un bon exemple est justement celui de la manipulations de graphes, au départ fondé sur une branche des mathématiques (la topologie) puis importé en sociologie pour devenir l’analyse de réseaux sociaux (Rieder 2009), mais aussi en linguistique avec l’analyse de cooccurrences (Leydesdorff 1995) tout en poursuivant son développement en mathématiques (Barabási 1999), mais avec des implications sur la structure du web qui inspireront des travaux plus appliquées sur l’analyse du web (Fouetillou 2008). L’analyse de graphe a aujourd’hui des usages très diversifiés dans l’industrie comme par exemple la détection des fraudes 5 .

Ces circulations sont rendues possibles par la nature fondamentale du calcul. En lui-même, il ne porte pas sur le sens des éléments qu’il manipule mais sur les symboles utilisés. C’est au sein du domaine que ces symboles reçoivent une signification : à l’entrée du calcul, par la modélisation de la question, et à sa sortie par l’interprétation des résultats. Ces phases de modélisation et d’interprétation sont, elles, bien spécifiques à une disciplines et se construisent aussi bien par l’argumentation et la confirmation que par les conventions qui émergent d’une culture épistémique communes et se stabilisent avec le temps. Le travail présenté ici ne prétend pas bénéficier d’un haut niveau de stabilisation ; de façon empirique, il s’appuie sur le caractère intuitif de la lecture des graphes visualisés, coloriés et hiérarchisés pour proposer de nouveaux moyens d’accès au réel et, plus précisément ici, aux objets, aux thématiques et aux disciplines mobilisés pour une notion spécifique dans le monde scientifique.

Les traitements précédents ont donc pour résultat deux visualisations (Figure 1 et Figure 2) qui font apparaître un réseau simplifié des thématiques liées aux humanités numériques en langue anglaise et française. La première présente plusieurs regroupements de taille différente, dont un coeur plus important lié à l’édition et à l’archivage mais aussi un intérêt pour d’autres disciplines, telles que la géographie, la pédagogie, les sciences cognitives, ainsi que des techniques contemporaines de fouille de texte et de données. La mention de l’ACM, l’une des principales associations de recherche en informatique, témoigne d’une liaison effective avec le domaine, confirmée par les liens entre le regroupement principal du graphe et ceux liés aux techniques mobilisées. La seconde, qui matérialise l’activité scientifique en français relative aux digital humanities, montre un graphe plus simple, avec beaucoup moins de regroupements, qui fait essentiellement apparaître des thématiques liées à l’édition et ses différents supports, et aux bases de documents numériques.

Ces visualisations suggèrent donc que les publications francophones occupent donc un champ thématique et disciplinaire beaucoup plus restreint que leurs pendants anglophones. Contrairement à ce qu’ambitionne le manifeste francophone des humanités numériques, l’inclusion des sciences humaines et sociales et l’interdisciplinarité avec l’informatique ne sont pas perceptibles, si l’on en croit l’analyse présentée ici, dans les travaux effectivement publiés autour des digital humanities.

Eglantine Schmitt , "La structuration disciplinaire et thématique des humanités numériques". In : Collogue ISKOFrance 2015 : Systèmes d’organisation de connaissances et Humanités numériques. Strasbourg 6

La conclusion d’Eglantine Schmitt corrobore mes propres observations plus intuitives et relatives à d’autres sources de données : "Ces visualisations suggèrent donc que les publications francophones occupent donc un champ thématique et disciplinaire beaucoup plus restreint que leurs pendants anglophones. Contrairement à ce qu’ambitionne le manifeste francophone des humanités numériques, l’inclusion des sciences humaines et sociales et l’interdisciplinarité avec l’informatique ne sont pas perceptibles, si l’on en croit l’analyse présentée ici, dans les travaux effectivement publiés autour des digital humanities".

2- Première définition (2007/2017...) : informatique, corpus textuel, traitement de données peu structurées

Le début de la première période, en 2007 2008 et 2009, s’ouvre avec les premières publications trouvées en SHS francophones, sur le domaine des humanités numériques. Elles sont très rares, avec une composante informatique plus importante que la composante SHS. Pierre Mounier signale (http://journals.openedition.org/jda/3652) comme première emploi de l’expression "digital humanities" un ouvrage de 2006 en langue anglaise. On pourrait observer que les années 2006 et 2007 sont celles de fortes croissances des usages sociaux de la Wikipedia.fr. (https://stats.wikimedia.org/FR/ChartsWikipediaFR.htm ) Durant cette période la définition des humanités numériques est très technico-méthodologiques : ce qui prédomine dans cette définition initiale c’est l’utilisation intensive de l’informatique, pour le traitement de données peu structurées notamment dans des corpus textuels issues soient d’œuvres spécifiques (littéraires ou autres) soit des formes nouvelles de publications numériques (éditions numériques, réseaux sociaux…). Cette première définition me paraît résumée par la première phrase du premier « Manifeste des Digitales Humanities » publié notamment par Pierre Mounier en 2010 dans le Journal des anthropologues : « L’utilisation de l’informatique en sciences humaines et sociales est pratiquée depuis maintenant plus de quarante ans. Plusieurs voies ont été explorées au cours de cette déjà assez longue histoire. La plus récente, qui prend le nom de digital humanities, désigne une intégration intense et à plu­sieurs niveaux des technologies numériques dans tous les processus de recherche, depuis la collecte de données jusqu’à la publication. " (Pierre Mounier, « Manifeste des Digital Humanities », Journal des anthropologues, 122-123 | 2010, 447-452. http://journals.openedition.org/jda/3652 ). On voit que dès le départ, l’informatisation méthodologique de la recherche s’articule à la question de la publication numérique des résultats de recherche, donc à l’édition numérique des publications, notamment en accès ouvert. C’est l’une des structure fondamentale des humanités numériques francophone d’imbriquer étroitement numérisation dans la recherche et numérisation de la recherche.

3- Deuxième définition (2010/2017...) : technique, éditoriale, a-disciplinaire en humanités classiques

La césure de fin 2009 / début 2010 marque le début d’une définition sociale qui s’élargit un peu, voire s’infléchit mais assez légèrement (par rapport aux périodes ultérieures) en n’étant plus spécifiquement informatique et technico-méthodologique des humanités numériques mais qui commence à englober dans la définition une préoccupation relative aux objets d’études en particulière sur le champ des humanités classiques / modernes. C’est aussi le début d’une croissance du corpus bibliographique en ALSHS sur ce domaine. L’année 2010 est celle d’une première université d’été débouchant sur ce un manifeste renommé, porteur d’une définition technico-informatique qui restera au coeur des débats scientifiques durant de nombreuses années. 2010 est aussi l’année de création du SYNTEC-Numérique (Syndicat professionnel des Entreprises de Services du Numérique, du Conseil en Technologie et des Éditeurs de Logiciels) marquant la reconnaissance dans les entreprises des nouveaux métiers du numérique. Plusieurs conférences font l’objet de publications marquant la genèse des HNF en 2010, 2012, 2012 et 2013 débouchent sur des publications d’actes notamment sur la plateforme OpenEdition. Ces quatre années (2010, 2011, 2012 ,2013) sont celles de la croissance et d’un succès militant, professionnel et institutionnel et d’assez vastes « convergences » intellectuelles et socio-professionnelles autour des humanités numériques :

J’introduis ici une nouvelle césure, fin 2013/début2014, qui correspond à un saut quantitatif dans le volume d’articles annuellement produits, durant l’année 2014 sur le domaine des humanités numériques francophones. Ce saut quantitatif n’est pas aisé à interpréter. Le premier élément d’explication, par corrélation, que je vois est le suivant : la fin de l’année 2013 a été marquée par la (re)prise en main de l’article "humanités numériques" sur la Wikipedia.fr dont les trois quarts des contenus actuels sont écrits par un petit groupe de personnes en l’espace de deux semaines au mois de novembre, peu après la deuxième conférence THATcamp (The Humanities and Technology Camp), à Saint-Malo, ce qui a pu contribuer à la croissance ultérieure du volume annuel d’articles. Le second élément d’explication est le suivant : 2013 est aussi l’année de lancement d’une pétition, issue d’une tribune dans le journal Le Monde (13.03.2013), en faveur de l’accès ouvert aux publications scientifiques qui lance la mobilisation "I love open access" en France, avec les mêmes acteurs moteurs que ceux qui agissent simultanément sur le champ émergent des humanités numériques. Les années 2014 et 2015 consolident la tendance à la croissance du nombre de publications mais sont aussi celles d’une première dés-appropriation des initiateurs du mouvement des HNF : la définition techniciste se dissout dans un corpus aux centres d’intérêts déjà plus diversifiés sur l’étude par les SHS du tournant numérique de la société. A cette époque encore, les critiques des HN sont rares mais s’expriment peut-être de façon plus implicite par des travaux portant moins sur les outils numériques que sur leurs usages sociaux.

Le syntagme des "études digitales", propulsé dans le champ francophone notamment par l’ouvrage collectif dirigé par Bernard Stiegler en mars 2014, apparaît comme l’expression d’une première divergence qui s’affirmera deux ans plus tard au sein des sciences de l’information et de la communication. Ce livre ouvre un espace de débat entre humanités numériques et digital studies entre ceux qui pensent qu’il faut traiter surtout les effets du numérique sur l’homme et la société, et ceux qui préfèrent s’occuper des méthodes et des dispositifs que le numérique met à la disposition des humanités et/ou des sciences humaines et sociales. L’ouvrage tente, dans plusieurs contributions, de concilier voire d’organiser les deux approches, ce qui est typiquement l’objet de la contribution de Bruno Bachimont qui présente les deux points de vue comme relevant de niveaux différents mais complémentaires. L’ouvrage ouvre aussi un autre espace de débat entre ceux qui se focalisent sur le champ des humanités-SHS et ceux, comme Bernard Stiegler, qui appelle à considérer plus largement l’ensemble du champ scientifique en incluant les transformations dans la connaissance du monde pour ce qui relève des sciences de la technique et de la matière.

  • Alberto Romele, « Compte rendu de Bernard Stiegler (Dir.), Digital Studies : organologie des savoirs et technologies de la connaissance, Limoges, Fyp éditions, 2014, 189 p. », Methodos, 15 | 2015, mis en ligne le 21 janvier 2015 : http://journals.openedition.org/methodos/4183

Si j’essaie de formuler la deuxième définition des HNF telle que je la lis dans le corpus des sept années [2010-2011-2012-2013-2014-2015-2016] j’arrive à cette formulation dont j’espère qu’elle reflète correctement, fidèlement, la tendance définitionnelle de ce segment du corpus : :

Humanités numériques (Deuxième définition (2010/2016...)

Les humanités numériques sont un courant de convictions et idées, articulant analyses des évolutions de pratiques sociales et prescriptions en faveur d’actions publiques favorisant l’hybridation de l’informatique et des humanités dans de nouvelles méthodes, informatisées, de recherche, documentation et éditorialisation en accès ouvert, affranchies des disciplines universitaires de recherches & enseignements, par institutionnalisation des humanités numériques elles-mêmes comme domaine transdisciplinaire de compétences spécifiques ainsi mieux reconnues, relativement techniques voire définissant un nouveau domaine d’ingénierie.

Cette définition, synthétisée à partir du corpus scientifique précité, est compatible avec les thématiques caractéristiques mises en évidence par la recherche d’Eglantine Schmitt et elle coïncide relativement bien également avec celle adoptée par les rédacteurs, peu nombreux, de l’article "humanités numériques" de la Wikipedia francophone :

« Les humanités numériques sont un domaine de recherche, d’enseignement et d’ingénierie au croisement de l’informatique et des arts, lettres, sciences humaines et sciences sociales. Elles se caractérisent par des méthodes et des pratiques liées à l’utilisation des outils numériques, en ligne et hors ligne, ainsi que par la volonté de prendre en compte les nouveaux contenus numériques, au même titre que des objets d’étude plus traditionnels. Les humanités numériques s’enracinent souvent d’une façon explicite dans un mouvement en faveur de la diffusion, du partage et de la valorisation du savoir. »

L’historique de l’article « humanités numériques » de la Wikipedia francophone est intéressant à étudier, eu égard à l’audience de la Wikipédia d’une manière générale, mais aussi plus spécifiquement pour apercevoir des éléments de sociologie intellectuelle dans la construction de cette première définition des humanités numériques francophones, repérer les oscillations dans la délimitation du domaine, les hésitations et les conflits quant aux contenus et aux acteurs rattachés par l’article à cet intitulé.

J’ai procédé à une étude systématique, le 14 mars 2016, de la totalité des modifications apportées à l’article "Humanités numériques" de la Wikipedia francophone depuis sa création en avril 2012 (dont durant quatre années : principalement avril2012-2013-2014-2015-avril2016) J’ai lu attentivement la totalité des modifications apportées à l’article en cherchant le plus possible à identifier l’auteur de chaque modification, soit parce que l’identité de l’auteur est explicite sur son compte utilisateur, soit à travers l’historique des contributions du compte anonyme à la WP.

De toute évidence, la définition du label est un enjeu qui donne lieu à des stratégies d’affichage voire de publicité et de luttes entre points de vue distincts. Et l’article est sévèrement gardé. Sur les quatre années d’évolution, on peut estimer à une dizaine, le nombre de personnes ayant contribué à la plus grosse proportion d’écritures sur cette page, pour l’essentiel de sa rédaction actuelle au mois de mars 2016. Deux ou trois comptes d’utilisateurs surveillent, "gardiennent" pourrait-on dire, la définition des humanités numériques peut-être pour des raisons d’intérêts liés à leurs propres activités professionnelles et de compatibilité de cette définition avec les stratégies de leurs institutions de rattachement, notamment dans l’édition électronique universitaire. Ce groupe de personnes est arrivé à imposer dans l’espace public francophone une définition très technique voire techniciste des "humanités numériques" réduites principalement à l’usage d’instruments numériques dans les arts, lettres et sciences humaines, écartant les travaux de recherche scientifique dans les matières portant sur les modes de production de ces instruments, leurs inscriptions sociales et leurs usages sociaux. Cette définition technique tend à focaliser le champ professionnel des humanités numériques sur certains métiers notamment de l’édition électronique, des bibliothèques/documentation, de l’information scientifique et technique (IST). Enfin, les auteurs de l’article de la Wikipedia francophone oscillent collectivement entre la sous-estimation des différenciations disciplinaires du domaine conçu comme a-disciplinaire ou trans-disciplinaire et, de façon paradoxale ou complémentaire, l’attente d’une reconnaissance des humanités numériques comme domaine disciplinaire en soi. Enfin, le domaine se trouve tendanciellement limité aux humanités classiques par marginalisation relative des apports de connaissances produites par les sciences sociales (sciences économiques, sociologies et sciences de la communication, psychologies, sciences juridiques et politiques, philosophie et épistémologie, sciences de l’éducation...).

La présentation faite ci-dessous, dans le bloc dépliable, procède d’une lecture systématique, le 14 mars 2016, de la totalité des modifications apportées à l’article "Humanités numériques" de la Wikipedia francophone depuis sa création en avril 2012.

Socio-histoire de l’article "Humanités numériques", fr.Wikipédia (2012-2016)

Cet article de la Wikipedia francophone a été créé le 30 avril 2012 par compte anonyme "Ediacara" (utilisateur bloqué durant l’été 2012), par un simple phrase d’ouverture de la page : " Les ’’’humanités numériques’’’ sont un domaine à l’intersection de l’informatique et des lettres ." 7 Il rattache ce jour là cet article à deux "catégories" de l’encyclopédie : "Sciences humaines et sociales" et "Informatique". Cette première définition perdurera durant un mois avec ce rattachement exclusif de l’informatique aux lettres, comme dans une perception implicite des "humanités" au sens des humanités classiques. Un mois plus tard, un deuxième contributeur anonyme, "Ben73" étend le domaine de référence dans la définition aux sciences humaines et sociales 8, signale la multiplicité des définitions existantes et met en avant la définition proposée dans le "Manifeste des Digital humanities" élaboré lors de la "non-conférence" THATCamp des 18 et 19 mai 2010 et mis en ligne par Marin Dacos : " Les humanités numériques(1) sont un domaine à l’intersection de l’informatique et des lettres et des sciences humaines. Définition : Plusieurs définitions coexistent à leurs sujets. En France, une proposition de définition a été élaborée lors du THATCamp des 18 et 19 mai 2010 sous la forme d’un Manifeste des Digital humanities : 1. Le tournant numérique pris par la société modifie et interroge les conditions de production et de diffusion des savoirs. 2. Pour nous, les digital humanities concernent l’ensemble des Sciences humaines et sociales, des Arts et des Lettres. Les digital humanities ne font pas table rase du passé. Elles s’appuient, au contraire, sur l’ensemble des paradigmes, savoir-faire et connaissances propres à ces disciplines, tout en mobilisant les outils et les perspectives singulières du champ du numérique. 3. Les digital humanities désignent une transdiscipline, porteuse des méthodes, des dispositifs et des perspectives heuristiques liés au numérique dans le domaine des Sciences humaines et sociales. »(2) - Notes infrapaginales : 1) L’anglicisme « humanités digitales » est parfois utilisé. 2) Manifeste des Digital humanities, http://tcp.hypotheses.org/318 archive " 9 Il élargit ensuite, le même jour, le sens de la définition francophone en faisant référence aux travaux de Milad Doueihi : " Le terme est parfois assimilé à celui d’« humanisme numérique » développé par Milad Doueihi dans ses ouvrages tels que Pour un humanisme numérique (2011) ou encore La grande conversion numérique (2008). " 10. Puis une liste d’ "acteurs", supposés typiques des humanités numériques commence à être constituée en commençant par le " Centre pour l’édition électronique ouverte, CNRS-EHESS-Aix-Marseille Université-Université d’Avignon, Marseille, France ." dont Marin Dacos est directeur. La première intervention ultérieure sur l’article aura lieu un mois plus tard, le 1er juillet 2012, à partir d’un ordinateur identifié par son adresse IP, elle consistera à introduire un lien pointant vers le site web de ce centre CLEO. Le lendemain, le créateur de la page, "Ediacara", supprime toute référence au CLEO. La page reste en l’état, avec quelques modifications mineures jusqu’au 22 septembre 2012 ou le compte non anonyme "Marind" de Marin Dacos complète l’article et réintroduit la référence et le lien pointant vers le site du CLEO 11. Il créé une sous-rubrique "Humanités digitales ?" ainsi remplie : " Claire Clivaz, Professeur à l’UNIL, défend le terme "Humanités digitales", en assumant un l’anglicisme et le mettant à profit, "car nous entrons en contact avec les humanités digitales avec les doigts" (3) 12. Cette définition peut aussi être interprétée comme une mise en avant des pratiques, et non seulement des théories. On peut rapprocher cette définition du slogan des THATCamp "More hack, less yack" (4) 13, qui signifie "moins de blabla, plus de hack/code", incitant les participants à mettre les mains dans le code informatique au lieu de s’en tenir à des approches théoriques. " Cette expression "moins de blabla, plus de code" restera sur la page pendant un an, jusqu’au 23 octobre 2013, date à laquelle un compte d’utilisateur anonyme mais dont le pseudo ressemble au nom d’un chercheur en philologie, spécialisé sur le domaine des humanités numériques, supprime l’expression 14. Durant ce laps de temps, l’expression "moins de blabla, plus de code", qui peut s’interpréter comme une dévalorisation du travail de recherche en science humaine au profit du travail des techniciens ou des recherches technologiques, est progressivement accompagnée d’une explication du sens ( " incitant les participants à mettre les mains dans le code informatique au lieu de s’en tenir à des approches théoriques ") puis d’une référence académique : " Claire Warwick, professeur d’humanités numériques à l’University College London défend aussi cette approche par la pratique : "If you think you are doing it, then you probably are" (si vous pensez que vous en faites, vous en faites probablement) (7) 15 ." Durant cette période, l’article reste relativement stable. Il faut attendre le 20 juin 2013 16 pour qu’une mention de la diversité possible des définitions de "humanités numériques" apparaisse sous une forme néanmoins restreinte à une rencontre annuelle de spécialistes : " Chaque année, de nouvelles définitions complémentaires sont proposées, notamment lors d’une journée appelée a "Day in DH" (6)  17". A partir du 19 octobre 2013 18, une réorganisation de l’article est engagée par un compte anonyme "Calvinius", avec des interventions qui s’intensifient pendant deux semaines de divers compte qui pourraient être ceux de chercheurs et acteurs spécialisés sur le domaine : "Thedeuff" (pourrait correspondre à Olivier Le Deuff), "Marind" (affiche le nom de Marin Dacos), "Cclivaz" (pourrait correspondre à Claire Clivaz), "Albberra" (pourrait correspondre à Aurélien Berra). Au sortir de cette quinzaine de réécriture collective, le 2 novembre 2013 19, l’article se trouve proche de son état actuel, au moment de réalisation de cette étude de l’historique (14.03.2016). Une rubrique "Champs et disciplines concernés" en mentionne sept : histoire, littérature, (sociologie), arts, théologie et science des religions, sciences de l’antiquité, géographie ; la partie "sociologie" est vide... ce qui donne aux autres, considérées ensemble, le sens d’un périmètre scientifique et intellectuel assez limité, principalement aux "humanités classiques". La rubrique "Secteurs concernés" en inclue quatre : archivistique, bibliothèques, édition électronique et visualisation... ce qui pointe le secteur professionnel des métiers de la bibliothèque, documentation, archive et leurs nouvelles activités numériques. La rubrique met en avant le père Roberto Busa, jésuite italien, comme fondateur des "humanités numériques" selon une ligne de présentation historiographique que l’on retrouvera ultérieurement dans de nombreux articles scientifiques : " Le jésuite italien Roberto Busa est souvent cité comme un père fondateur pour son travail au long cours sur les œuvres complètes de Thomas d’Aquin, fondé sur l’élaboration de concordances. ". Le 17 décembre 2013 un compte utilisateur intitulé "Stephane.pouyllau" (qui pourrait correspondre à Stéphane Pouyllau, ingénieur de recherche au CNRS), précise que les humanités numériques correspondent à un domaine non seulement de recherche et d’enseignement mais aussi d’ingénierie 20. Le 2 janvier 2014 un sous rubrique "Design" est crée parmi les "Champs et disciplines concernés" 21. Le 10 janvier 2014 22 un utilisateur sans compte insère un paragraphe dans la sous rubrique "Sociologie" restée vide depuis trois mois : " Au début des années 2000, la sociologie est, globalement, prise de court par le surgissement des réseaux numériques, et du Web en particulier, obligeant à prendre en compte une nouvelle catégorie générique d’acteurs, les internautes. La sociologie étant au coeur des sciences sociales, la notion d’humanités ne s’impose pas facilement, du moins dans un premier temps, puisque pour établir la scientificité de leur discipline la plupart des sociologues ont cherché à rompre avec la tradition des sciences humaines au profit d’une conception autonome du social. Depuis, la sociologie s’est intéressé à de multiples aspects des mondes numériques, tant du point de vue des usages des TIC, que des outils d’analyse des réseaux et des formes d’expression en ligne ." Le 10 février 2014 23 un compte intitulé Christian boudignon, apparemment non anonyme (qui pourrait correspondre à Christian Boudignon, Maître de conférences de langue et littérature grecques à l’université d’Aix-Marseille) introduit un paragraphe dans la sous rubrique "Sciences de l’antiquité" jusque là restée vide : " Les humanités numériques ont révolutionné le champ des études de l’Antiquité avec notamment la numérisation de la littérature antique grecque dans le Thesaurus Linguae Graecae (TLG) ou bien de la littérature antique latine dans le Thesaurus Linguae Latinae (TLL). Désormais toute une immense bibliothèque est à la disposition du chercheur qui connaît le grec ou le latin. Par ailleurs, la base de donnée Pinakes de l’IRHT permet d’avoir une information sur le contenu de tous les manuscrits grecs de par le monde. ". Les modifications substantielles sont rares durant l’année 2014, mais celle du 16 septembre 2014 24 par un compte intitulé "Benoit.wyts" (qui pourrait correspondre à Benoit Wytz, enseignant en lettres, notamment français et latin) est importante qui semble exprimer le regret d’une non reconnaissance par les institutions universitaires de ce champ de spécialité : Bien que certains établissements français proposent des enseignements universitaire dans les Humanités numériques (EHESS, Ecole de Mines de Nancy...), celles-ci ne sont pas encore reconnues en France par le Conseil National des Universités14, mais sont "en bonne voie d’institutionnalisation dans le monde académique, où [elles tendent] à redéfinir les contours disciplinaires établis dans les facultés des universités" [Darbellay, 2012/2013] . Le 13 novembre 2014 25, une phrase antérieurement placée dans la rubrique "Controverses" est modifiée et érigée, par un compte anonyme, en paragraphe d’une rubrique nouvelle intitulée "Une discipline ?" qui semble relayer l’attente d’une telle institutionnalisation du champ d’observation : Une question diversement résolue selon les lieux et les moments est la vocation des humanités numériques à se constituer en discipline. Certains acteurs considèrent que le champ, qui possède ses propres institutions et ses instances de légitimation, doit s’autonomiser, tandis que d’autres l’envisagent comme nécessairement transdisciplinaire. . Le 12 avril 2015 le compte intitulé "Vicnent" (qui mentionne d’autres comptes de Vincent Pinte Deregnaucourt) tente d’introduire, après la première phrase de l’article définissant les humanités numériques, l’ajout " inventées par le chercheur français Jean Véronis ", segment de phrase supprimée dès le lendemain par "Calvinius" qui depuis depuis octobre 2012 est sans doute l’un des comptes les plus assidus dans la surveillance de l’article. J’introduis moi-même, à partir de mon compte non anonyme "Gegejv", le 29 août 2015 26 un lien vers la bibliographie en ligne que je réalise alors sur les humanités numériques francophones ; lien supprimé le 10 septembre 2015 27 par un utilisateur sans compte connecté sous adresse IP avec l’annotation : " (Annulation des modifications 118178004. Pas de liste de liens externes divers et variés, ceux-ci doivent être ajoutés en note lorsque nécessaires (attention autopromo).) " Enfin le 27 février 2016 un utilisateur sans compte supprime de la présentation d’un colloque de l’USPC les mentions de différenciations disciplinaires dans le rapport au tournant numérique : (partie supprimée) " Quelles incidences la numérisation des corpus documentaires a-t-elle sur les questions que se pose le chercheur et sur les manières d’y répondre ? Y a-t-il de nouvelles méthodes qui apparaissent dans le travail du chercheur et de l’enseignant ? Sont-elles propres à chaque discipline ou traversent-elles les champs disciplinaires ? Comment les domaines disciplinaires se reconfigurent-ils dans ces usages du numérique ? Autant de questions que nous aborderons au cours des deux journées dans ce colloque pluridisciplinaire pour tenter de cerner les frontières des « humanités numériques ». "... comme pour mieux conserver le sens a-disciplinaire de la définition donnée et surveillée depuis près de quatre ans contre des évolutions éventuelles.

De cette deuxième définition ne sont pas absents les espoirs scientistes d’une mathématisation de l’humain et de la société qui hantent les sciences humaines depuis plus de deux siècles. Ainsi Serge Abiteboul et Florence Hachez-Leroy indiquent dans leur article "humanités numériques" de l’Encyclopédie de l’humanisme méditerranéen : "Les humanités sont donc en train de se réinventer par l’informatique et de se rapprocher des autres sciences, nous semble‐t‐il. Ces convergences sont si fortes que plutôt que de parler des humanités numériques, peut‐être aurait‐il fallu discourir de « sciences numériques » en général." 28. Dans cette acceptation, mathématiques et informatiques apparaissent comme les sciences mères de toutes les autres et à l’origine d’un renouvellement de la pensée. Grâce à elles, les humanités sortiraient d’une préhistoire interprétative en accédant à l’usage des bases de données, de la modélisation et de la simulation mais aussi de l’archivage et de l’éditorialisation numérique.

Cependant cette deuxième définition ne semble pas convaincre les tenants d’une approche plus centrée sur l’étude de la culture ou des cultures du numérique que sur les apports des techniques numériques à la compréhension de la culture : "Faut-il prendre pour objet principal la dimension numérique des humanités ou celle des cultures qui constituent l’objet traditionnel de ces « humanités » ?" 29

4- Vers une troisième définition (2013/2017...) : élargie, pluraliste et multidisciplinaire ?

Par comparaison, le corpus des 71 livres (au 13.03.2016) choisis et indexés par la revue " Lectures " dans sa rubrique "Humanités numériques" couvre un plus large champ de recherches en "humanités" au sens moderne incluant pleinement les sciences humaines et sociales. La revue " Lectures " est dirigé par Pierre Mercklé, Maître de conférences en sociologie à l’ENS de Lyon et membre de l’équipe DCSP (Dispositions, Cultures, Socialisation, Pouvoir) du Centre Max Weber. Il est le fondateur de " Liens-socio " et de la revue " Lectures ". Il est également le rédacteur en chef de la version électronique de la revue " Sociologie " et membre du Conseil scientifique du CLEO.

Les 71 livres placés dans cette catégorie intitulée "Discipline - Humanités numériques" ont majoritairement moins de cinq ans (au 15.03.2016). La sélection à ceci d’intéressant qu’elle reflète une définition implicite des humanités numériques assez éloignée de celle, plus techniciste, qui émergeait il y a cinq ans dans l’espace francophone. Elles portent sur les mutations (sociales, économiques, culturelles, esthétiques, juridiques...), liées au numérique, de la société depuis quinze ans environ ("tournant numérique"). Au regard des auteurs, de leurs identités disciplinaires, le corpus est diversifié, pluridisciplinaire, avec une prédominance des sciences de l’information et de la communication (SIC). Au regard des présentations-éditeur et/ou des compte-rendus de lecture, peu revendiquent le label "humanités numériques" comme désignation de leurs champs respectifs de recherche, comme si les humanités numériques étaient une prose pratiquée à la façon de Mr Jourdain. Au regard des paradigmes ou points de vue théoriques présents, le corpus fait une large place aux regards critiques de la technique, de ses effets sociaux ou des représentations sociales qui s’y rapportent.

Autant la première définition, restreinte, des humanités numériques oriente plutôt vers la recherche de réponses à la question [que peut-on faire avec le numérique (i.e : les outils numériques) dans les humanités ?] autant que la seconde, beacoup plus large, thématiquement et disciplinairement, qui transparaît dans ce corpus, amène à travailler à partir d’une autre question : [que nous apprennent les humanités sur le numérique (i.e : le tournant numérique de la société ) ?]. La seconde peut inclure la première mais non l’inverse.

On parlera d’humanités numériques "plurielles" pour évoquer la diversité des questions relatives à la dimension "numérique" du domaine d’étude caractéristique de la seconde définition, avec au premier plan de l’agenda scientifique les recherches sur les évolutions voire transformations des relations humaines, sociales, économiques et culturelles sous l’effet du développement (dans les sociétés et milieux aisés, aux taux d’équipement élevés) des usages de technologies numériques issues des avancées conceptuelles et techniques des sciences et ingénieries de l’informatique et des sciences de la matière : que nous apprennent les humanités modernes sur le numérique (i.e : le tournant numérique de la société ) ?. Dans le prolongement des efforts séculaires de réflexivité épistémologiques et méthodologiques des sciences humaines et sociales sur les conditions et modalités de production des connaissances relatives à l’humain et ses sociétés, cette seconde définition, plus large, inclut naturellement la première en ce qui concerne l’étude des transformations numériques dans les méthodes, instruments et techniques de la recherche, les conditions sociotechniques de productions et traitement de données, les processus de diffusion des connaissances, notamment par enseignement, publications, interactions numériques et les métiers autant que le travail , à l’ère numérique, dans l’éducation, la recherche et la culture : que peut-on faire avec le numérique (i.e : les outils numériques) dans les humanités ?. Cette structure d’agenda, qui (re)hiérarchise les deux perspectives d’interrogation, permet en outre de s’affranchir des focales médiatiques d’émerveillement répété, voire de rêve futuriste, sur chaque émergence technologique autant qu’à toute réduction du champ d’étude aux seules questions d’instrumentation technique des productions de connaissances sur l’humain et la société.

On peut se demander ce qui amène les chercheurs voire, tendanciellement, les disciplines à préférer l’une ou l’autre définition ?

Hypothèse : l’inclination de chaque discipline ou chercheur à préférer l’une ou l’autre définition pourrait dépendre notamment de son agenda scientifique. Si les objets d’étude jugés prioritaires ne concernent pas spécifiquement les mutations récentes de la société, l’intérêt pour les HN concernera surtout les nouvelles méthodologies liées aux outils d’accès aux données et de leur traitement automatique, aux dispositifs d’archivage et d’éditorialisation (1re définition). Si l’agenda de recherche est centré sur l’observation de la société actuelle et de ses changements récents, l’intérêt pour les HN concernera un plus grand nombre d’aspects du "tournant numérique" dans la société globale (2e définition).

Ce décalage permet de comprendre certains écarts de point de vue entre d’un côté de nombreux (mais pas tous) historiens, littéraires, linguistes ainsi que bibliothécaires et ingénieurs en information scientifique et technique (IST)... plus réceptifs à la première définition et, de l’autre côté, de nombreuses recherches en philosophie, économie, sociologie, sc. politiques et juridiques... évoquant la seconde.

Ce décalage correspond aussi à un clivage implicite entre les "humanités" au sens classique et les "humanités" au sens moderne. Les "humanités modernes" formées à la fin de 20e siècle principalement (en nombre d’auteurs, d’ouvrages, d’étudiants...) par des sciences humaines et sociales qui se sont construites intellectuellement, dans un souci de rationalisation des savoirs, mais parfois jusqu’à l’excès, contre les "humanités classiques" des langues anciennes, lettres, arts, philologie voire philosophies et de leurs histoires qui dominaient le champ académique au 19e siècle. Si l’opposition a eu ses raisons dans le passé, la raison ne saurait se réduire à elle, ni ignorer les phénomènes d’apprentissage réciproque au cours du 20e siècle pas plus que le rôle éclairant et formateur, pour l’ensemble des populations, des deux sous domaines. L’invention de la « science » comme croyance légitime depuis la révolution industrielle s’est accompagnée aussi d’excès : ceux de scientismes aveuglants et ceux de mimétismes naïfs vis-à-vis des sciences de la matière, jusqu’à certaines dévalorisations absurdes du caractère interprétatif des domaines de connaissance de l’humain, de ses sociétés et cultures. La notion « humanités » est à entendre ici en un sens progressiste de respect réciproque des deux sous-domaines, de leurs spécificités respectives, et aussi de recherche des synergies nécessaires aujourd’hui à la compréhension du tournant numérique qui modifie de très nombreux aspects de la vie sociale. Ainsi définies, les humanités englobent donc l’ensemble des disciplines en arts, lettres, langues, sciences humaines et sociales. Mais ce respect réciproque, normatif, ne saurait faire ignorer les réalités sociologiques qui séparent souvent ces deux sous-domaines, notamment en ce qui concerne la définition des humanités numériques.

Sur ce décalage entre les deux définitions des humanités numériques, les sciences de l’information et de la communication (SIC) sont partagées : d’un côté les formations pour les métiers de la bibliothèque et de "l’information scientifique et technique" (IST) sont, pour une large part, assurées par des spécialistes de SIC et penchent vers la première définition ; de l’autre côté, une très large part des recherches en SHS - toutes approches disciplinaires inclues - sur le tournant numérique sont réalisés en SIC dont la diversité pluridisciplinaire contribue à propulser massivement la seconde définition.

Dans son compte-rendu du livre dirigé par Bernard Stiegler (cf. : https://methodos.revues.org/4183), Alberto Romere souligne un enjeu central de l’ouvrage :

"Avec le développement des humanités numériques, ou des digital studies, comme on propose de les appeler ici, cette alternative n’a pas disparu. En dépit de l’expression qui combine les deux termes, derrière les digital humanities se cache souvent un conflit entre ceux qui croient qu’en ce domaine il faut traiter surtout les effets du numérique sur l’homme et la société, et ceux qui préfèrent s’occuper des méthodes et des dispositifs que le numérique met à la disposition des sciences humaines et sociales. L’intuition majeure de ce livre consiste alors à combiner de manière harmonieuse les deux approches."

Sur le plan intellectuel, scientifique, philosophique ou esthétique, ce label des "humanités numériques" demeure ainsi largement indéfini en ce qui concerne ses contenus et limites, comme domaine de recherche et d’enseignement, autant que peu structuré dans ses orientations théoriques ou philosophiques. Hormis pour quelques auteurs, à l’origine de la première définition émergeante (relativement techniciste) qui en donnent une définition précise mais peu consensuelle, le label des "humanités numériques" désigne une nébuleuse encore floue et fluctuante d’objets d’études et de débats relatifs au numérique, à ses effets dans la société et dans les professions spécialisées dans l’observation et la formation de cette société, ainsi que dans le techniques et instruments utilisés pour cette observation.

Cependant, malgré (ou à cause de) cette relative in-définition, les "humanités numériques" forment le premier label ou intitulé assez largement utilisé pour fédérer et dynamiser les efforts de prise de conscience et d’adaptation. Il exprime surtout l’urgence pour les arts, lettres et sciences humaines et sociales de réfléchir à leur agenda intellectuel et scientifique, à leurs méthodes de travail et à leur place – leur crédibilité et leur audience notamment - dans une société du 21e siècle en cours de transformation rapide sous l’effet de la généralisation des usages sociaux de technologies numériques.

Le mot "numérique" tend ainsi à désigner tout ce qui se rapporte à ce phénomène historique, depuis une ou deux décennies, de généralisation des usages ordinaires ne nécessitant pas de compétence "informatique" (ce qui signale l’écart croissant entre deux domaines). En dehors de disciplines spécialisées, notamment les sciences de l’information et de la communication (SIC) et les sciences et ingénieries de l’informatique (de plus en plus souvent labellisées « Sciences et technologies de l’information et de la communication » STIC), particulièrement concernées, actives et productives sur le domaine, avec ou sans l’usage du label « humanités numériques » (mais qui en débattent davantage), dans toutes les autres il est le seul, aujourd’hui, permettant de désigner la fraction marginale d’objets d’étude, de travaux, d’auteurs, de débats se rapportant aux dimensions numériques de chacune des disciplines et de leurs domaines d’étude et d’enseignement respectifs.

La seconde définition, pluraliste, des humanités numériques évoque en outre les différenciations entre secteurs socio-professionnels et aussi secteurs de connaissances (disciplines et domaines d’étude) quant aux effets du tournant numérique sur les relations et activités humaines, notamment (mais pas seulement) dans l’éducation, la recherche et la culture. Les premières études en humanités numériques se sont focalisées, souvent jusqu’à l’excès, sur des évolutions transversales aux secteurs, par aspiration à une compréhension aussi globale qu’immédiate du monde numérique dans son ensemble. Mais l’étude collective des différenciations sectorielles dans ces évolutions numériques, voire d’une nouvelle division sociale du travail, même si elle passe par des efforts plus modestes et plus longs à produire une interprétation globale du monde, paraît aujourd’hui plus urgente tant elle fait apparaître déjà les prémices de vastes pans de connaissances à produire sur chacun des mondes sociaux du numérique et aussi sur leurs murs de verre quand prospèrent les croyances en une universalité des communications par Internet : le numérique des musées diffère de celui de la musique, le numérique de l’agro-alimentaire diffère de celui des administrations ou de l’histoire, le numérique littéraire n’est pas le même que celui des juristes ou des informaticiens, le numérique de la géographie ne correspond pas à celui des langues ou de l’architecture, de même que le numérique des humanités est souvent très différent de celui des sciences de la technique et de la matière... Explorer les tendances de différenciations sectorielles, comparer les secteurs, analyses les reconfigurations multisectorielles, présente autant d’intérêt pour la connaissance, même si cela est moins valorisé médiatiquement, que le repérage des tendances transversales destinées à caractériser d’emblée cette dimension numérique nouvelle de la société globale. On peut même espérer qu’une meilleure connaissance des secteurs informera une interprétation plus fiable de la société globale.

Le pluralisme récent de définition des humanités numériques concerne aussi les études et réflexions sur les différenciations culturelles et linguistiques des mondes sociaux numérisés qui dessinent peut-être une nouvelle cartographie mondiale dépendant moins des nations ou pays que des champs linguistiques de communication par l’Internet et de diffusion des usages de technologies numériques. Il évoque également l’importance vitale du pluralisme axiologique, théorique ou paradigmatique, et de la confrontation des points de vue, donc de la controverse comme processus normal de progrès dans le champ des humanités... et aussi de l’esprit critique comme orientation nécessaire à toute recherche de perfectionnement, y compris vis-à-vis de la technique et de la technologie. Le pluralisme des valeurs qui traversent depuis toujours les humanités classiques et modernes est multiple : éthique, esthétique, philosophique ou politique.

Avec la notion d’ "humanisme numérique" de Milad Douehi, il s’inscrit explicitement dans une tradition humaniste issue de la philosophie des Lumières jusqu’au libéralisme politique des révolutions du 18e siècle pouvant, au-delà de cet auteur, intégrer des développements plus égalitaristes au 19e siècle tendant à l’émancipation des classes et peuples dominés, jusqu’aux première tentatives de reformuler une déclaration des droits humains fondamentaux à l’ère numérique, ainsi que les recherches, au 20e siècle, sur les rapports culturels à l’altérité, les problématiques dites de race, de classe, de genre, d’âge et autres conditions ou "identités" sociales (réelles, perçues ou imputées), ainsi que sur les sujets se situant à l’intersection de ces problématiques, les formes de rejet et de domination symbolique et politique ainsi que les inégalités et les politiques de mise à l’écart qui en résultent. Dans cette perspective pluraliste une préoccupation se fait jour pour les sujets et pensées minoritaires autant que d’une « bibliodiversité » vitale pour les cultures démocratiques.

5- Le temps de la critique (2015/2017...)

L’année 2016 marque une nouvelle césure dans le cours de l’histoire naissante des humanités numériques francophones telles qu’on peut les appréhender à la date de publication des travaux scientifiques : 2016. Mais ces travaux qui paraissent en 2016 sont en préparation dans des journées d’étude, réunions, séminaires durant l’année 2015. Il vaut donc mieux englober les deux années 2015 et 2016 dans ce moment d’exacerbation de la critique des humanités numériques. Les critiques continuent de se développer en 2017, même si le corpus bibliographique semble se réduire comme pour une fin de controverse, mais elles ne paraissent pas devoir disparaître en 2018 si j’en juge par le calendrier des manifestations scientifiques programmées.

Fin 2015 et début 2016, en quelques mois se multiplient les signes d’un changement de perception dans le milieu universitaire français : 1) un appel à communication de la Société française des sciences de l’information et de la communication (Sfsic), le 24 octobre 2015, appel explicitement à des contributions critiques destinées à un numéro de sa revue qui paraît en mars 2016 ; 2) Une journée d’étude, le 30 mars 2016organisée par la Sfsic annonce, non sans une certaine virulence affichée, un projet de manifeste destiné à être présenté au 20e congrès de la société savante programmé pour les 8,9 et 10 juin 2016. 3) un autre numéro de revue, le n°19 de « Variations », parait en avril 2016 frappe par le caractère frontal des critiques adressées aux humanités numériques, à partir également d’un cadrage produit par des chercheurs en sciences de l’information et de la communication. 4) un des premiers manuels universitaires sur le domaine, intitulé « Sociologie du numérique »(Dominique Boullier), couvrant non pas seulement la sociologie mais l’ensemble des sciences sociales tend à opposer celles-ci aux humanités numériques naissantes (chapitre 6 "Les humanités numériques et au-delà") ; il est publié en avril 2016.

5.1- Des critiques radicales tendant à un rejet global

Une critique politique & militante, ultra-radicale du collectif "Pièces et main d’oeuvre" (http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=799) est publiée le 15 février 2016 par le collectif « Pièces et main d’œuvre » à Grenoble, bien connu pour ses positions farouchement anti-technologiques (voire « technophobes »). Sous le titre « "Les deux cultures", ou la défaite des humanités » le collectif présente l’ouvrage de Charles Percy SNOW, Les deux cultures et la révolution scientifique (trad. français 1968 chez Pauvert) développant un discours tout aussi farouchement pro-technologique et pro-industriel (voire « technophile ») et associent à cette pensée le développement des humanités numériques. Je cite le collectif : «  Soixante ans plus tard, c’est chose faite et nous assistons à l’essor d’un monstre oxymorique, dénommé humanités numériques. Ce que désigne cette absurdité, c’est une comptabilité statistique, un inventaire et une numérisation des données d’une œuvre ou d’un fait social, afin que des logiciels patiemment améliorés nous en livrent le sens et les ressorts. Au fond, ces pauvres gens se figurent qu’on peut savoir en la scannant, ce qui se passe dans la tête de Léonard de Vinci. Il s’agit toujours de traiter les humains et les faits humains comme des choses. Nous avons donc, sans l’aide d’aucun logiciel, ni d’aucune intelligence artificielle, procédé au résumé et à l’analyse du livre de Snow et de ses successeurs cybernétiques. Attention : la stupidité intellectuelle de ces entreprises n’empêche nullement, hélas, des effets concrets dans le monde réel, et notamment dans le traitement des réfractaires. ». Même si ce collectif, par la radicalité de ses positions, peut être perçu comme relativement marginal dans le champ intellectuel, j’ai la conviction qu’il exprime une position qui n’est pas absente d’une partie du monde des chercheurs en ALSHS, notamment de celles et ceux qui ne s’expriment pas sur ce sujet à travers leurs publications et qui ne travaillent pas sur ce domaine d’étude. Autrement dit, je crois que l’on ne peut pas exclure la présence de formes de technophobies implicites dans cette communauté de chercheurs et d’un clivage toujours présent entre technophilie et technophobie.

Une autre critique s’exprime en 2016, celle-ci d’origine et de forme explicitement scientifique, par des chercheurs identifiés, compétents et spécialisés sur ces questions. C’est la critique scientifique la plus frontalement opposée aux humanités numériques. Le numéro 19 de la revue "Variations" (http://journals.openedition.org/variations/670), sous la direction de Fabien Granjon et Christophe Magis, l’un et l’autre en SIC, paraît en avril 2016. Il était en préparation depuis au moins juillet 2015 puisque j’avais assisté à un séminaire préparatoire puis été contacté pour contribuer au numéro et que je n’ai pas pu, faute de temps, réaliser l’article que j’espérais produire avant décembre 2015. Le rédacteur en chef de la revue, Alexander Neuman, a interviewé Marc Bernardot (sociologie) et moi-même (science politique) au sujet des évolutions du réseau scientifique Terra-HN et notamment de l’évolution de son titre incluant à partir de 2016 ce HN signifiant « humanités numériques ». Dans les réponses aux questions j’y évoque longuement la conception que nous souhaitons donner à cet adjonction dans le sigle du réseau : une conception large, ouverte, pluraliste des « humanités numériques », c’est-à-dire une définition très proche de ce que d’autres aujourd’hui tendent à appeler « études digitales ». Même si ce n’est pas la raison de ma non contribution au numéro (dû simplement à un manque de temps de recherche en premier semestre universitaire), il y a une divergence de vue entre l’orientation critique qui s’exprime dans le dossier et celle qui s’exprime dans notre interview. Pour schématiser les auteurs dans le dossier (hormis Sébastien Broca plus nuancé et moins positionné sur l’enjeu pour/contre les humanités numériques) expriment un rejet global du label émergent en lui reprochant des connotations intellectuelles et politiques liées notamment à l’industrialisation des savoirs et au tournant néolibéral des politiques publiques universitaires et scientifiques. Alors que dans l’interview nous exprimons, pour le réseau Terra-HN une critique non pas de rejet des HN mais de réorientation espérée de leur définition et donc de leur programme scientifique c’est-à-dire, plus précisément l’orientation critique déjà formulée pour la création d’une collection d’ouvrages du réseau la Collection HNP – Humanités Numériques Plurielles.

Cette divergence entre deux points de vue critiques est bien résumée par un échange sur une liste de discussion publique [Diffparis1] entre Jean-Gardin et moi-même en décembre 2016 au sujet de ce numéro de la revue Variation. Jean Gardin, géographe, a pour sa part dirigé le numéro 10 intitulé « Liberté, Egalité, Computer », justice spatiale | spatial justice, n°10, Juillet 2016, http://www.jssj.org/issue/juillet-2016-dossier-thematique/ :

• Le 02/12/2016 à 12:46, au cour de cet échange, Jean Gardin m’écrit notamment (c’est un extrait) : « Jérôme, dans ta réponse, perdure à mon sens l’ambigüité profonde des "humanités numériques" que tu participe à faire exister en les étudiant. Les réflexions "critiques du numérique" que tu étudie (voir le diaporama en lien de ton premier message) sont prestement avalées par le rouleau compresseur de la tendance globale à l’informatisation. L’injonction à tout numériser ne tient pas compte du refus de ceux qui sentent au quotidien que toute avancée supplémentaire dans l’informatisation est non seulement une dégradation de leurs conditions de travail mais aussi et surtout une fatalité sur laquelle ils n’ont pas prise. »

• Le 05/12/2016 à 21:56, je lui réponds notamment : « il n’y a pas une seule critique des humanités numériques : celle que tu pointes dans le "dossier" du numéro de la revue "Variations" porte sur la couleur néo-libérale tendancielle des innovations numériques. Elle est utile à connaître, même si elle me semble confondre un peu vite la couleur du bain et celle du bébé qui en sort. Le droit aussi est aujourd’hui massivement néolibéral (et aussi sécuritaire, nationaliste...) : faudrait-il renoncer au droit pour ce motif ? Les mass-médias le sont aussi : idem ? Les résultats électoraux également : faut-il renoncer aux élections ? Que le numérique soit imbibé par la ou les couleur des idéologies hégémoniques du moment n’est guère surprenant ; de là à en déduire que cette couleur correspond à un caractère substantiel et indélébile de la technologie concernée, il y a un pas que je ne franchirai pas. Le texte de présentation de la collection "humanités numériques plurielles" contient une autre sorte de critique, pour chacun des six axes de pluralisme souhaité : celle du pluralisme manquant dans la première définition des humanités numériques et à partir de là des propositions programmatiques pour faire évoluer cette définition de façon à la rendre plus compatible avec ce que nous ont appris les SHS pré-numériques. Cette critique permet, pour le dire trivialement, d’envisager de changer l’eau du bain, sans jeter le bébé avec... et d’introduire des critiques philosophiques, sociales, politiques, économiques "dans" les humanités numériques plutôt que "contre" elles.  »

5.2- Des critiques modérées tendant à la réorientation intellectuelle ou à l’abandon du label

Un des premiers manuels universitaires français portant sur le vaste domaine des études en sciences sociales relatives aux phénomènes numériques, celui de Dominique Boulier 30, publié en avril 2016, exprime dans son chapitre 6 ("Les humanités numériques et au-delà") une critique du label, dès la première phase du chapitre ( "Des avant les années 1990, les sciences sociales, et tout le champ que l’on appelle désormais de façon sans doute trop rapide les "humanités numériques"" (...)." (p.287) et trois paragraphes après - "nous nous pencherons avant tout sur les sciences sociales en dépit de la tendance contemporaine à labelliser toute cette mutation sous le terme des "humanités numériques" "- la critique dans ce chapitre portant à la fois sur la notion des "humanités" et sur la dimension techniciste dont elles est porteuse. Le chapitre contient non seulement une invitation à dépasser ce label mais surtout oppose les sciences sociales du numérique aux humanités numériques, sous les deux angles d’une insuffisance des approches technicistes d’objets d’étude et d’une faiblesse analytique des humanités comparées aux sciences sociales.

"Chapitre 6 - Les humanités numériques et au-delà" de Dominique Boullier (introduction du chapitre)

"Dès avant les années 1990, les sciences sociales, et tout le champ que l’on appelle désormais de façon sans doute trop rapide les "humanités numériques", se sont trouvées affectées par l’invasion du numérique dans toutes leurs activités, ne serait-ce que par l’utilisation généralisée de la micro-informatique. Cependant, la mise en réseau du numérique avec le Web a constitué sans aucun doute un tournant, long à prendre mais désormais irréversible. Le numérique n’est pas seulement un outil de productivité grâce aux tableurs ou aux traitements de texte, il est devenu une architecture de connaissance collective qui organise les échanges, les publications (éléments clefs de l’activité scientifique depuis toujours), un support de collecte et de production de données non textuelles, images et réseaux notamment, un dispositif d’équipement partagés de calcul, d’archivage voire de modélisation. Tous ces aspects ont cependant commencé à modifier en profondeur les pratiques des sciences sociales elles-mêmes, leurs frontières et leur critères d’excellence. Mieux même, la puissance de calcul et de suivi des traces numériques pose clairement la question du rôle des sciences sociales dans la production générale de réflexivité qui était leur mission jusqu’ici.

Les sciences sociales peuvent-elles se contenter d’être numérisées (dans leurs méthodes de travail), peuvent-elles se contenter de traiter de sources numériques avec leurs catégories classiques ou doivent-elles réviser les paradigmes qui les ont fondées pour tenir compte de la nouvelle réalité produite par les plateformes numériques ? S’il est vrai que nous avons les sciences de nos outils comme le dit Bruno Latour (2006), il devient nécessaire de s’interroger sur les sciences sociales que nous voulons et qui sont suscitées par les entités qui deviennent exploitables sur le Web et dans les bases de données.

Nous nous pencherons avant tout sur les sciences sociales en dépit de la tendance contemporaine à labelliser toute cette mutation sous le terme de "humanités numériques". Les études de littérature ont par exemple constitué des méthodes qui sont extrêmement stimulantes pour les sciences sociales.

Franco Moretti (2013) en particulier avec son principe de "distant reading" a faire prendre un tournant radical à ces études littéraires. Le choix délibéré de ne travailler sur sur des entités élémentaires comme des titres, ou sur des catégories comme des genres ou sur des noms de personnages, indépendamment de la "substance" d’un roman ou d’une pièce, permet de faire émerger sur la longue durée et sur des volumes importants (des dizaines de milliers de titres parfois totalement oubliés) une intelligence nouvelle des phénomènes culturels. La parenté avec les sciences sociales est certaine en matière de constitution de corpus, de réduction à des indices (clues) et de mobilisation d’algorithmes spécifiques. Cependant, nous ne pouvons pas étendre ici l’investigation dans toutes ces disciplines, et nous nous limiterons aux sciences sociales."

Boullier Dominique, Sociologie du numérique , Armand Collin, 2016, p.287-288

On voit aussi se former une critique modérée dans le champ des sciences de l’information et de la communication, sous diverses formes dont la publication d’un numéro 8 de la Rfsic, paru en décembre 2016, intitulé "Humanités Numériques et Sciences de l’Information et de la communication" sous la direction de Julia Bonaccorsi, Valérie Carayol et Jean-Claude Domenget : http://journals.openedition.org/rfsic/1778 La critique est modérée en ce sens qu’elle intègre divers points de vue dans le dossier tout en l’introduisant sur un mode qui tend non seulement à « Formuler un regard critique sur l’instrumentation numérique de la connaissance », donc sur les premières définitions technico-méthodologiques des humanités numériques et poser le problème de l’intégrité de la discipline SIC : « Redéfinir le territoire disciplinaire des SIC : un débat (ré)ouvert par les humanités numériques ? ». L’orientation de ce numéro semble tendre à défendre les SIC, leur compétence ancienne sur le domaine, voire l’intégrité de discipline (ou inter-discipline) face à ce qui pourrait apparaître comme une forme de concurrence en cas d’émergence des humanités numériques comme « discipline » potentiellement émergente.

Le numéro 9 de la Rfisc mis en ligne janvier 2017 réaborde le problème que posent les humanités numériques aux SIC sous la forme d’un « Manifeste pour un positionnement des Sciences de l’Information Communication (SIC) vis-à-vis des Digital Studies (DS) et autres mutations du numérique » sous la direction de Françoise Paquienséguy qui introduit ainsi le dossier : « Lors de la journée d’études du 30 mars 2016 organisée par la Commission recherche et animation scientifique de la SFSIC, les spécialistes présents (plus d’une quarantaine) ont partagé le constat que la transformation numérique de nos sociétés suscite un nombre grandissant de projets théoriques, épistémologiques, voire disciplinaires, tels que ceux portés par les Humanités Numériques et, plus récemment, les Digital Studies. Selon eux, cette effervescence de la réflexion sur le « numérique » ne va pas sans poser certains problèmes et rend pertinente une prise de position collective des enseignants-chercheurs en information-communication, laquelle s’exprime dans le présent manifeste coordonné par Françoise Paquienséguy au titre de sa vice-présidence recherche à la SFSIC. ». Ce dossier illustre encore le tournant critique des années 2015 et surtout 2016, révèle une assez grande diversité de regards critiques sur le concept des humanités numériques et semble avoir pour signification centrale l’expression d’une volonté collective, au sein des SIC, de s’emparer de ce domaine de réflexions, de sujets, de recherches, de technologies, de diplômes, de postes et de financements afin, peut-être, de ne pas s’en laisser déposséder par des approches qui seraient trop exclusivement technicistes, technophiles voire technocratiques comme elles l’étaient dans les premières définitions des humanités numériques. Derrière des enjeux de défense de territoire disciplinaire, il y a des enjeux intellectuels de conception du monde sociétal : « Loin de ces discours, nous travaillons à analyser et à décrire comment les technologies de l’information et de la communication numériques ne préexistent pas au social dans une imbrication fine qui caractérise notre discipline. » ajoute plus loin, Françoise Paquienséguy et c’est peut-être dans les mots que je souligne que se situe l’essentiel de l’enjeu intellectuel.

5.3- La controverse connexe sur l’accès ouvert aux publications scientifiques

C’est également durant cette période 2015/2016 que se construit une autre controverse, dans le champ politique français, relative au "libre accès" : le projet de « loi pour une République numérique » discuté au parlement suscite une controverse relative aux publications scientifiques en sciences humaines et sociales financées sur fonds publics au sujet de l’article 17 permettant aux auteurs concernés, agents publics principalement, de s’affranchir d’un contrat éditorial privé, après un délai légal, pour mettre en accès ouvert leurs travaux.

D’un côté deux tribunes dans Le Monde (12.01.16) et Libération (17.03.16), défendent l’édition payante privée, par « accès fermé » aux publications scientifiques commercialisées et dénoncent les risques de « l’étatisation des revues de savoir françaises » et « d’uniformiser le paysage des revues en sciences humaines et sociales ». De l’autre côté, deux tribunes dans Le Monde (08.03.16) et L’Humanité (01.04.16) (la seconde renvoyant à la première entretemps mise en en pétition par un salarié du CNRS), défendent l’édition gratuite étatique par « accès ouvert » aux publications acceptées sur la plateforme HAL après « modération », sous contrôle des autorités publiques (dirigeants et techniciens du CNRS, des universités et autres établissements publics… eux-mêmes sous autorité du gouvernement), dans un système de bases de données nationalement interconnectées avec possibilité de « fouille de texte » (article 18 du projet de loi). Une autre tribune, intermédiaire, Libération (28.03.16) défend l’article 17 en renvoyant notamment à "la possibilité (mais pas l’obligation)" d’utiliser HAL et en évoquant "HAL et les autres archives ouvertes" comme supports d’accès libre aux publications.

J’ai fait une étude approfondie de cette controverse dans l’article suivant :

  • Jérôme Valluy, « Libre accès aux savoirs et accès ouvert aux publications », Revue française des sciences de l’information et de la communication, 11 | 2017, mis en ligne le 01 juillet 2017 : http://journals.openedition.org/rfsic/3194

N’y aurait-il que coïncidence chronologique entre les deux controverses ? On peut envisager une autre hypothèse, celle d’une corrélation partielle : la controverse politique sur l’accès ouvert aux publications active celles sur les humanités numériques et révèle des tensions plus profondes dans le champ académique qui se cristallisent notamment en sciences de l’information et de la communication parce que cette discipline se trouve traversée par des clivages communs aux deux controverses : 1) les clivage qui opposent dans les débats sur les humanités numériques, les acteurs qui défendent le label "humanités numériques", les acteurs qui préfèreraient voire prospérer celui des "études digitales" (ou "humanités numériques plurielles", les acteurs qui rejettent frontalement et globalement les "humanités numériques". 2) les clivages entre les acteurs défendant "accès ouvert étatique-centralisé" aux publications scientifiques ; les acteurs qui se prononcent pour un "accès ouvert pluraliste" ; ceux qui se prononcent pour un "accès fermé et payant" et payant aux publications scientifiques.

Or ces lignes de clivages se superposent pour une grande part, notamment parce que les acteurs du premier groupe dans l’une et l’autre controverse - "humanités numérique" & "accès ouvert aux publications" - sont fréquemment les mêmes. La superposition est moins frappante pour les deuxièmes groupes - "études digitales" et "accès ouvert pluraliste" - mais me semble exister cependant pour bon nombre d’acteurs sociaux (comme moi). La superposition me semble beaucoup moins évidente pour les troisièmes groupes : le rejet global des humanités numériques et l’accès fermé/payant aux publications pouvant relever de motivations et d’intérêts très différents.

6- En 2018 : troisième définition des "humanités numériques" ou propulsion des "études digitales" ?

Le 16 mars 2018 aura lieu un "symposium"co-organisé par la CPDirSIC et la /SFSIC sous l’intitulé "Des humanités numériques aux Digital Studies" qui d’une part fait perdurer l’opposition entre les deux catégories "humanités numériques" et "études digitales", d’autre part indique la volonté d’abandonner la première au profit de la seconde, et enfin confirme la volonté des SIC de trouver une position commune sur ce sujet (ce qui signale qu’elle ne l’est pas à ce jour) : https://www.sfsic.org/index.php/sfsic-infos-151/appels-%C3%A0-comm./3185-symposium-cpdirsic-sfsic-des-humanite-s-nume-riques-aux-digital-studies

L’intégration croissante des humanités numériques dans les parcours académiques et l’émergence de nouveaux paradigmes autour des Digital Studies préoccupent les chercheurs.cheuses en SIC francophones. En témoignent leur participation active à la journée d’études « SIC et Digital Studies » (commission Recherche de la SFSIC, mars 2016), aux « Rencontres Humanités Numériques » (DGSIP, MENESR, mars 2017), ou encore aux livraisons 8 (2016) et 10 (2017) de la Revue française des sciences de l’information et de la communication (RFSIC) ainsi qu’à l’ouvrage Dynamiques des recherches en SIC coordonné par la CPDirSIC (à paraître en 2018).

Ces événements et publications scientifiques ont soulevé un certain nombre d’interrogations au sein de notre communauté que la SFSIC et la CPDirSIC proposent de prolonger lors d’un symposium accueilli par l’unité de recherche Costech (Connaissance organisation et systèmes techniques – Université de technologie de Compiègne) à l’Institut de management de l’information à Paris. Son objectif sera de formaliser le point de vue des enseignant.e.s- chercheurs.cheuses en SIC sur quatre thématiques faisant l’objet d’autant d’ateliers.

Les participant.e.s s’engagent à produire un travail collectif visant un consensus disciplinaire, à participer à un seul et même atelier et, durant toute la journée, à rédiger des propositions qui, in fine, seront soumises au groupe. Au-delà du Manifeste publié en 2017 (https://rfsic.revues.org/2630), il s’agira de construire ensemble une position des sciences de l’information et de la communication sur les défis posés par l’écosystème numérique. Pour finaliser cette réflexion et en prévision d’un ouvrage commun CPDirSIC/SFSIC, une seconde journée de travail est envisagée en septembre 2018.

Le programme de la journée l’organise en quatre ateliers qui réactualisent les questions centrales du débat tout y ajoutant la dimension "enseignement" jusque là moins présente mais qui est centrale depuis notamment la création d’une mention de Master en « humanités numériques » par le MESR en février 2014... placée au beau milieu des sciences sociales comme indiquer à celles-ci qu’elles devraient intégrer cette dimension dans leurs recherches et formations.

Sociologie.
Démographie.
Ergonomie.
Sciences sociales.
Etudes sur le genre.
Sciences économiques et sociales.
Humanités numériques.
Sciences cognitives.
Etudes européennes et internationales.
Civilisations, cultures et sociétés.

En revanche, dans l’autre partie de la nomenclature, où se côtoient les SIC et les humanités, le mot numérique n’apparaît pas :

Journalisme.
Information, documentation.
Communication, publicité.
Communication publique et politique.
Culture et communication.
Information, communication.
Sciences de l’information et des bibliothèques.
Muséologie, muséo-expographie.
Information et médiation scientifique et technique.
Communication des organisations.
Intervention et développement social.
Métiers du livre et de l’édition.
Lettres.
Arts, lettres et civilisations.
Lettres et humanités.
Littérature générale et comparée.
Etudes culturelles.
Création littéraire.
Français langue étrangère.
Langues, littératures et civilisations étrangères et régionales.
Langues et sociétés.
Langues étrangères appliquées.
Traduction et interprétation.
Didactique des langues.
Humanités.

Les mentions de master ne sont qu’un indice parmi d’autres de problèmes plus généraux qui concernent les financements de l’enseignement et les financements de la recherche. Des postes d’enseignants-chercheurs fléchés vers le numérique et notamment les "humanités numériques" augmentent significativement ces dernières années. On peut se demander si le débat s’orientera vers une réforme du label "humanités numériques" au profit d’un autre label, celui des "études digitales"... Je doute, pour ma part, qu’un simple changement d’intitulé règle les problèmes paradigmatiques beaucoup plus profonds apparus dans ce débat des dernières années. Je doute aussi que les forces politiques et économiques qui ont propulsé le label "humanités numériques" depuis dix ans s’affaiblissent subitement, et seulement en France, en raison d’un tel changement d’intitulé alors que la catégorie des "digital humanities" continue de prospérer politiquement dans les autres pays et dans les institutions internationales (européennes, onusiennes, etc).

D’où le projet de collection d’ouvrage, lancé au printemps 2016 (puis mis en suspend de sept. 2016 à sept. 2017 en raison de contraintes personnelles) intitulé "humanités numériques plurielles" dont le texte de cadrage me paraissait aussi important que le projet éditorial pour signaler que l’on pouvait développer une position intellectuelle consistant à composer avec ce label des "humanités numériques" tout en élargissant sa perspective intellectuelle : http://www.reseau-terra.eu/rubrique304.html
Si cette voie était suivie massivement par les collègues (ce que je ne crois pas devoir être le cas), une troisième définition des « humanités numériques » émergerait alors dans le corpus scientifique…

Humanités numériques (Quelle troisième définition des "humanités numériques" ?)

Les humanités numériques désigneraient le vaste domaine de recherches et de débats relatif au tournant numérique dans les sociétés et milieux aisés (le niveau de richesse déterminant l’élévation des taux d’équipements technologiques) c’est à dire à la généralisation des usages ordinaires d’instruments et de logiciels issus de l’informatique dans les actes quotidiens, privés ou publics, de la vie en société. Elles désigneraient également l’extension de la prise de conscience à travers les diverses disciplines scientifiques et didactiques des humanités modernes, incluant massivement à la fin du 20e siècle les sciences humaines et sociales (économie, sociologie, psychologie, histoire sociale et économique, sciences juridiques et politiques, géographie, philosophie et épistémologie...), mais aussi les anciennes humanités du 19e siècle (arts, littératures, philologie, histoire des langues et cultures...), de l’urgente nécessité de reconsidérer leurs agendas de recherche, leurs méthodes d’observation et leurs modes de communication. Elles examineraient les transformations méthodologiques liées aux nouvelles technologies d’information, de traitement et de communication utilisables dans les recherches mais en approfondissant la connaissance des différenciations sectorielles de ces transformations, entre "secteurs" souvent à la fois scientifiques & didactiques et socioprofessionnels. Elles intègreraient enfin de plus en plus la diversité des paradigmes et théories, divergents voire antagonistes, comme état normal des débats intellectuels et prennent en considération les différenciations de cultures numériques entre les ères linguistiques-culturelles de l’Internet.

En repassant sur les mêmes plateformes (openedition, cairn, erudit, persee, tel, hal, google-scholar... + recherches connexes par renvois des bibliographies d’auteurs) avec les mêmes mots-clefs, chaque année, à la même période, depuis plusieurs années, j’observe que la moisson 2017 est nettement plus faible quantitativement que les années précédentes. C’est difficilement quantifiable et donc intuitif (à la lecture rapide des textes référencés), mais j’ai l’impression que le label "humanités numériques" (ou ses équivalents) est de moins en moins employé par les chercheurs dans leurs intitulés d’articles, de livres et même dans le texte intégral de leur travaux. Comme si, en raison des critiques et controverses apparues en 2015 et 2016, ils évitent ou hésitent en 2017 à l’utiliser, sauf lorsqu’ils restent attachés aux premières définitions des humanités numériques mais en étant alors de moins en moins nombreux… Est-ce que le label des « digital studies » prospérera alors comme catégorie de rattachement des chercheurs travaillant sur les dimensions numériques de l’humain et de la société ?

J’en doute, d’abord parce qu’il lui faudrait alors une traduction en français et que la traduction littérale des « études digitales » ne fait pas sens au-delà d’un petit nombre de spécialistes et ensuite parce que l’institutionnalisation de la catégorie des « humanités numériques » est déjà très avancées dans les institutions internationales, nationales et locales (établissements) tant de la recherche que de l’enseignement, et que, pour cette raison, il est peu probable qu’elle disparaisse des cadrages institutionnels de l’action publique sur le secteur de l’enseignement supérieure et de la recherche.

Le récent symposium "Des humanités numériques aux Digital Studies - Positions et propositions des Sic", co-organisé ce 16 mars 2018, par la CPdirSIC et la SFSIC m’a donné l’impression que cet intitulé de symposium pourrait, dans les prochains mois, se lire et se construire non pas comme une opposition entre "humanités numériques" et "digital studies" mais comme une façon de tirer intellectuellement le label institutionnel des humanités numériques vers les études digitales ce qui serait une bonne chose : https://www.sfsic.org/index.php/sfsic-infos-151/appels-%C3%A0-comm./3185-symposium-cpdirsic-sfsic-des-humanite-s-nume-riques-aux-digital-studies


Mis à jour le 19 mars 2018

Jérôme VALLUY‚ « Segment - Définition(s) francophones des humanités numériques  »‚ in Transformations des États démocratiques industrialisés - TEDI  - Version au 21 juillet 2018‚  identifiant de la publication au format Web : 2